Bilan d’écriture du mois d’août 2020

Bonjour à tous !

Ce coup-ci, j’avais envie de démarrer mes cahiers à partir du 1er de chaque mois, histoire de remettre quelques pendules à l’heure, et comme le mois d’août a été plutôt satisfaisant, ma foi, je me suis dit qu’il n’était pas plus mal de commencer par là, tout compte fait 🙂

En résumé, ce mois d’août fut très productif, que ce soit dans l’écriture que dans la relecture, même si j’ai dû m’imposer quelques choix dans ceux-ci et travailler plutôt sur du pas à pas que sur un tout brouillé et mal terminé. Mon tableau d’objectifs s’ouvrait donc ainsi au début du mois :

Découvrons donc ensemble ce que les chiffres ont donné ce mois-ci 🙂

Bilan du mois d’août 2020

Je reprends les comptes à partir du 06/08/2020 jusqu’au 31/08/2020, pour ce bilan. Mes objectifs pour le mois d’août étaient les suivants :

  • Écrire un minimum de 5.000 mots pour Luciole ;
  • Terminer la réécriture de Mauvaise passe ;
  • Terminer ma relecture de Mauvaise passe ;
  • Terminer Pour un verre de vin... ;
  • Faire une relecture du Renard Invisible.

En voici le résultat, en image :

Non, le terme « relektûrer » n’est pas une faute de frappe, il s’agit d’une private joke avec un ami correcteur 😉
  • Je comptabilise un total de 5.528 mots pour Luciole ;
  • Je comptabilise un total de 5.102 mots pour la relecture/réécriture du Renard Invisible.

En totalité sur le mois, cela me fait donc 10.630 mots écrits, ce qui est vraiment un très beau score 😀

Comme vous pouvez le constater, l’écriture de Luciole est à nouveau réussie haut la main en ce qui concerne le nombre de mots minimum imposé 🙂 Par contre, concernant les relectures, j’ai dû effectuer un choix. Comme j’avais déposé ma nouvelle du Renard Invisible sur Cocyclics il y a peu, je me concentre actuellement sur sa relecture, que je compte bien poursuivre au mois de septembre. Actuellement, la nouvelle (qui ne me satisfaisait pas trop) est en train de prendre du volume (elle est passée de 58 ksec à 84 ksec et ça va continuer d’augmenter, je pense), perdant peu à peu son statut de nouvelle pour celui de novella. Comme d’habitude, je ne sais pas faire court quand j’écris *rires*

Mes vacances se profilent petit à petit en septembre et j’ai hâte, même si je resterais indisponible quelques jours le temps du trajet. J’ai pris un bon mois de vacances et je compte bien le mettre à profit pour mes objectifs du mois de septembre, que voici en image :

On prend les mêmes et on recommence, comme vous voyez ! *rires* Blague à part, je pense profiter de mon temps libre de septembre pour boucler mes autres relectures/écriture. Cela devrait être possible si j’établis un plan de routine. Nous verrons bien ce que cela donne 🙂 Certains champs du tableau ne sont pas encore remplis, cela dépendra de mes objectifs de relecture de la première semaine (je le complèterai pas à pas en fonction de mes avancées).

En résumé :

  • Écrire un minimum de 5.000 mots pour Luciole (même si je compte bien tenter plus, beaucoup plus, autant ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre) ;
  • Terminer ma relecture/réécriture du Renard Invisible (nous en sommes à une bonne moitié, cela devrait aller) ;
  • Terminer la réécriture et la relecture de Mauvaise passe (le point final, ce serait bien, vu que c’est quasiment fini) ;
  • Terminer l’écriture de Pour un verre de vin…

Je ne suis pas sûre d’arriver à tenir ce tout dernier objectif, mais on va tout de même tenter d’y travailler, ce sera déjà super 🙂

Je vous dis donc à bientôt pour voir ce que tout ça aura donné !

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Une entente inattendue – 11/ Épilogue

Assis sur le toit du bâtiment réservé aux enfants d’Hermès, Héron se questionnait en observant les étoiles. À quelle fin avait donc servi sa naissance ? À n’être bon qu’à devenir le pantin des dieux, leur jouet préféré ? Ou bien avait-ce été un acte d’amour plus qu’un conflit d’intérêt ? Et pourquoi les dieux ignoraient-ils donc ainsi leurs enfants mortels au risque de ne plus devenir que des mirages dans la pensée collective commune des gens ?

Héron remonta ses genoux jusqu’à son menton et s’y appuya, enroulant ses bras frêles autour d’eux. Le camp bruissait des dernières activités de la nuit : les enfants de Déméter remettaient la cuisine en ordre avec l’aide des enfants d’Aphrodite, et les enfants d’Hypnos à tendance nocturne vaquaient à leurs diverses corvées en bredouillant quelques vagues airs populaires. Chiron caracolait d’un groupe à l’autre en donnant de la voix, et enguirlandait les traînards à aller se coucher.

Le fils d’Hermès poussa un long soupir. À laisser traîner ses oreilles où il ne fallait pas, Héron avait glané que certains demi-dieux avaient déjà eu l’occasion de « parler » avec leur parent divin. Enfin, c’était davantage une sensation qu’un vrai dialogue. À la fin de la soirée, quand Héron lui avait posé la question, Zacharias avait répondu qu’il sentait la présence de son paternel dans le vent, et plus particulièrement au sommet du mont qui dominait le camp d’entraînement, et qu’il en retirait réconfort et apaisement. Ce qui avait été confirmé par les autres lorsqu’ils se plongeaient corps et âmes dans leurs talents de naissance ; la puissance divine veillait secrètement, dans l’ombre de l’une ou l’autre activité, et semblait les encourager. Héron, lui, ne ressentait rien de tout ça. Son père, Hermès, avait-il donc honte de lui à ce point-là ?

Il ne se rendit pas compte qu’il était en train de s’endormir alors même que ses paupières s’alourdissaient de fatigue et qu’un énorme bâillement venait étouffer sa résistance, ni même qu’il plongeait dans les méandres des rêves gardés par Hypnos et Morphée. Il n’eut ainsi pas conscience de l’ombre qui l’allongea sur le toit et le couvrit d’une couverture en laine pour qu’il n’attrape pas froid dans l’air frais du soir, avant de s’en repartir à la vitesse de ses sandales ailées.

L’adolescent se réveilla le lendemain les yeux collés, la bouche pâteuse et la mine triste. Il prit son petit-déjeuner sans enthousiasme, suivit son entraînement de maniement aux armes sans entrain et se laissa battre à plates coutures par Enyalos, le maître d’armes local et chef des enfants d’Arès. Ce dernier le toisa avec colère de pied en cap et lui rentra dedans, au sens propre comme au figuré, d’une bonne bourrade dans le torse qui le fit tomber à terre.

— Oh, il t’arrive quoi aujourd’hui, lavette !? C’est trop dur pour toi l’entraînement ce matin, c’est ça ? T’as envie de fainéanter ?

— Fiche-moi la paix, Enyalos, une autre fois, grommela Héron avant d’agripper son baluchon et de s’en aller sous les invectives du chef des Arès.

Enyalos finit par se taire, se retourner vers ses camarades de dortoir et hausser les épaules en signe d’incompréhension. D’habitude, le fils d’Hermès et lui tenaient un compte très serré de victoires et de défaites, compte tenu de son talent à manier et équilibrer n’importe quel type d’arme. Les autres fils d’Arès lui retournèrent son haussement d’épaules, sans comprendre, tout en regardant s’éloigner leur copain de bagarre préféré.

Héron finit par se perdre dans les quartiers huppés des dortoirs d’Apollon, et notamment dans la bibliothèque de Sériphore qui était ouverte à tous. Pas grand-chose à se mettre sous la dent, à part des tas de volumes à la prose compliquée. Puis, ses doigts s’arrêtèrent sur le parchemin portant le sceau des Hymnes Homériques qu’il feuilleta distraitement. Puis, ses yeux gris captèrent une information sensible alors qu’il commençait à lire le chant trois dédié à Mercure, le nom romain de son père.

— Muse, célèbre Mercure, fils de Jupiter et de Maïa, roi de Cyllène et de l’Arcadie, fertile en troupeaux… lut le demi-dieu à haute voix.

Il lut le reste du chant à voix basse et ses sourcils se froncèrent vivement à la lecture des mots. Ses doigts se crispèrent sur le parchemin qu’il replia de mauvaise grâce, manquant de peu de le mettre en miettes, et joua avec l’une de ses mèches de cheveux noirs pour se détendre. D’après Homère, son père régnait sur des troupeaux et devait toujours habiter cet « antre sombre » dont parlait l’auteur, probablement une grotte à flanc de montagnes. En Arcadie, probablement.

Il ne fallut que quelques secondes à Héron pour prendre sa décision.

Le soir venu, c’est tel un voleur qu’Héron se glissa hors du camp muni de son baluchon contenant quelques vivres pour le voyage et une carte de Grèce pour retrouver l’endroit exact. Il trottina à peine sorti et ne consentit à marquer une pause que devant un minuscule autel à un carrefour entre deux routes. Dédié à Hermès, dieu des voyageurs à n’en pas douter. Sauf que son fils n’avait plus aucune offrande à lui donner. Il lui murmura cependant ceci du bout des lèvres :

— Si tu ne viens pas à moi, c’est moi qui viendrai à toi, père indigne.

Il renifla avec dédain et poursuivit sa route à pleine course en direction de l’Arcadie, s’aidant des étoiles la nuit pour se guider, et de sa carte le jour. Lorsqu’il présumait trop de ses forces, il tombait de fatigue au bord de la route et mangeait comme quatre à son réveil. Curieusement, nulle bête et nul brigand ne vinrent l’asticoter dans ces moments de faiblesse, ce qui était une chance.

Le voyage d’Héron toucha très vite à son terme lorsqu’il arpenta les différentes grottes d’Arcadie jusqu’à trouver la bonne au fin fond d’une vallée accueillante bordée par des troupeaux de bœufs, de brebis et de chèvres. Les bergers et les pâtres le regardèrent passer avec curiosité mais ne s’approchèrent, ni ne le gênèrent dans son avancée. Néanmoins, le jeune garçon avait ralenti le pas jusqu’à arborer une sorte de marche religieuse. Il se sentait à la fois étranger et familier de ce lieu qui lui était pourtant inconnu. Il gravit la pente escarpée qui menait jusqu’à l’entrée de la caverne, s’y arrêta quelques brefs instants, inspira un grand coup et entra.

Le luxe de l’intérieur le frappa de plein fouet et il en ouvrit sa bouche de telle façon qu’elle aurait pu facilement toucher terre. Tout n’était que draperie de soie fine, tapisseries richement cousues et brodées sur les murs représentants divers épisodes de la vie d’Hermès semble-t-il, et tapis persans au sol au doux toucher sous les pieds nus. Il ne put retenir un « waow ! » impressionné devant l’or, les pierreries, les produits de luxe du lieu. Et il eut très bientôt la sensation d’être un intrus, comme une pensée fugace : Tu ne devrais pas être ici.

— Si, j’ai tout autant le droit d’être là que n’importe qui, répondit-il d’un ton bravache bien que tremblant de peur.

C’était inutile, il n’y avait personne dans la grotte, pourtant. Héron s’enfonça plus avant dans la caverne, allant de découverte en découverte, tout en ayant l’impression d’être encore plus seul au monde qu’avant. Son père refusait de le rencontrer même chez lui ? Bien. On allait donc attirer son attention. Ça c’était dans ses cordes. Le garçon se mit alors frénétiquement à la recherche d’un bien suffisamment important pour attirer l’attention de la divinité – ou, à défaut, sa colère – et suffisamment symbolique pour qu’on ne l’associe pas à un autre dieu.

La chance lui sourit à nouveau lorsque ses doigts d’enfant effleurèrent un paquetage de tissu sous le lit et qu’ils le tirèrent à la lumière et à leur maître. Un mouvement brusque de la part de la trouvaille eut tôt fait de lui faire faire un bond et de culbuter par-dessus le coffre à vêtements du second lit. Son cœur battit la chamade. Ce qu’il y avait là-dedans était vivant ! La main tremblante, il défit le paquet de laine avec précaution et découvrit… une paire de sandales ailées finement ouvragées. Leur beauté faillit l’aveugler pour de bon aux portes de l’admiration. Les sandales agitèrent alors leurs minuscules ailes blanches et s’élevèrent de quelques dizaines de centimètres vers le plafond.

Héron avait son butin.

Le jeune homme attrapa le paquetage et se jeta sur sa prise pour les clouer au sol et les renfermer dans leur prison. Les chaussures, effrayées, ruèrent et se cabrèrent dans ses bras avant qu’il n’étouffe tout mouvement futile à force de serrer le tissu.

— Je vous tiens, vous êtes à moi, mes jolies ! clama-t-il, fier de sa personne.

Il allait s’en aller, sain et sauf, de la grotte aux merveilles, le sourire aux lèvres lorsqu’une voix aux inflexions féminines flotta jusqu’à ses oreilles juvéniles.

— Je ne ferais pas ça si j’étais toi, le prévint-elle.

Héron leva les yeux et demeura interdit et médusé devant cette vision à la fois magnifique et horrifique. Magnifique car il s’agissait de la plus belle femme qu’il ait jamais eu le loisir de connaître dans sa vie, excepté peut-être son amourette naissante avec la fille de Poséidon, n’en déplaise à la déesse Aphrodite elle-même. Horrifique, car quelque chose dans le maintien de cette femme ne collait pas avec le reste : la tension de ses épaules carrait son ossature comme celle d’un homme au lieu de l’arrondir comme il siérait à une femme. Son visage même était difficile à identifier : fin et élancé comme celui d’une femme, dur et marqué comme celui d’un homme. Et sa voix avait changé d’inflexion en pleine phrase : de féminine, elle s’était transformée en voix d’homme sur la fin. Était-ce un homme-femme, une femme-homme, une créature, un monstre androgyne sorti tout droit des abîmes infernales ?

— De toi à moi, petit, c’est juste un conseil, continua-t-elle… ou il ? Héron ne savait pas, ne savait plus.

L’adolescent se recula contre le mur, complètement indécis, tout en serrant son butin un peu plus contre lui. Si cette chose voulait sa prise, elle devrait lui passer sur le corps d’abord !

— Comme tu veux, mais je t’aurais prévenu. Ne viens pas te plaindre si le résultat va au-delà de tes espérances.

L’homme-femme – ou femme-homme ? – disparut en un coup de vent du champ de vision d’Héron qui se demanda vaguement s’il n’avait pas rêvé cette apparition. Il finit par hausser les épaules, jucha son fardeau sur son dos, dansa d’un pied sur l’autre pour s’échauffer puis courut à nouveau à travers prairies, plaines, forêts et vallées jusqu’au camp des demi-dieux.

Quelque part tout là-haut sur l’Olympe, une divinité dissimulée dans l’ombre d’une colonne de marbre blanc avait vivement tourné les yeux en direction du petit mortel téméraire. Un rictus d’énervement s’échoua sur ses lèvres ordinairement placides et rieuses, et les tordit douloureusement, tandis que ses sourcils se fronçaient de même. Elle bouillonnait d’une colère rentrée, mourant d’envie d’aller remettre ce demi-humain à la place qui était la sienne et…

— Quelque chose ne va pas, Hermès ? lui demanda Zeus du bout des lèvres, l’air soucieux, sans cesser de fixer ceux qui étaient venus lui donner leurs doléances.

Hermès sortit de sa contemplation et de ses pensées. Il avait cessé d’éventer le roi par cette chaude journée, en proie à ses pensées, et se flagella mentalement. Il reprit son office sans plus tarder afin de donner le change.

— Tout va bien, s’efforça de répondre l’intéressé d’un ton égal.

Le roi des dieux l’étudia un moment à la dérobée, puis poussa un soupir et revint à son audience sans insister davantage. Après tout, n’était-ce pas là une affaire privée ? Une affaire qui allait être réglée au plus tôt et où le mortel s’en mordrait copieusement les doigts d’avoir osé voler le bien précieux d’un dieu.

Ce jour viendrait, oui. Mais pas encore. Il faudrait un soupçon de patience, beaucoup de persévérance et quelques idées de choc. Un drôle de sourire remplaça le rictus douloureux d’Hermès.

Oh oui, ce gamin allait déguster sa témérité.

Fin (ou presque)

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Une entente inattendue – 10/ Héron, Alessia & Zacharias

Héron se réveilla à nouveau avec un affreux mal de tête, comme si des millions de fourmis lui piquaient le cerveau en même temps sur l’entièreté du crâne. Il ouvrit péniblement les yeux et voulut amorcer un mouvement, mais son dos maintes fois malmené se rappela également à son bon souvenir en allumant des dizaines de signaux d’alarmes dans son cerveau déjà saturé. Il n’avait pas le temps de se reposer, car sa survie en dépendait. Le monstre rôdait toujours, prêt à abattre sa paluche une troisième fois sur lui et…

Il avisa le tas de serpent informé au sol et un élan de crainte le prit. Il rampa, se démena pour arriver jusqu’à son compagnon d’infortune et protecteur. Il caressa ses anneaux désordonnés et sa tête inerte.

— S’il te plaît, ne meurs pas, le supplia-t-il à haute voix, les larmes aux yeux. Tu as encore tout un tas de rongeurs et de demi-dieux abrutis à dévorer.

Le grand serpent ne remua pas une paupière.

Héron avait perdu un ami.

— Puisse ton Psyché trouver le chemin qui mène à l’Hadès pour y reposer en paix, mon ami.

Il creusa un trou à la force de ses ongles, s’en cassa un dans la foulée mais ne ménagea pas ses efforts. Ce vaillant ami et protecteur aurait une tombe digne de son courage. Il y déposa alors le corps inanimé du serpent avec la plus grande des délicatesses, fit une dernière prière aux dieux et rejeta la terre par-dessus la tête du reptile pour fermer sa sépulture de fortune. Héron refoula les larmes qui continuaient de lui monter aux yeux et une colère violente s’empara de lui. Ce monstre allait payer son crime.

Le faucon d’argent piailla au-dessus de sa tête. Il était revenu lui indiquer la voie.

— Montre-moi où se terre ce fils de chien ! Qu’il paie son dû pour une vie volée !

L’oiseau ne se fit pas prier et battit des ailes avec frénésie en s’enfonçant dans la forêt. Héron suivit la direction des yeux, laissa monter en lui l’adrénaline nécessaire pour le remettre sur ses pieds et lui permettre de faire ce qu’il faisait de mieux : courir, encore et encore. Et c’est exactement ce qu’il fit. Il courut, courut à travers la forêt, bondissant par-delà les fourrés et les arbres couchés, déracinés par le monstre. Héron avisa une épée qu’on avait abandonnée là par manque d’attention, la fit tournoyer dans sa main pour s’y habituer et trouver son équilibre, et reprit sa course à travers bois.

Il ne remarqua pas l’aura dorée qui l’enveloppa alors, muant sa course rapide en transe. Il ne voyait plus les buissons qui semblaient s’écarter de son chemin, ni les troncs noueux dont les branches lui caressèrent affectueusement les épaules au passage comme pour lui redonner plus de courage encore. Ses oreilles se turent au moindre son, sauf à la musique lointaine d’une flûte qui résonnait dans sa tête en mille échos de souvenirs et de sensations.

C’est le cri du faucon qui ramena Héron d’entre les rêveurs éveillés, tout au bout de sa course. Il avait atteint une clairière au bord d’un grand lac et fixait le monstre qui dominait une femme brave et téméraire dont la taille paraissait ridicule à côté du cyclope. C’était la même femme qu’il avait entrevue dans un éclair brumeux de lucidité, alors que son esprit pataugeait dans la semoule après le deuxième contact entre lui et le monstre. Il l’avait alors prise pour l’une des Muses légendaires venues lui chanter force et ardeur.

Sauf que ça n’était pas une Muse, non. C’était la cheftaine du dortoir des Poséidon. Ses cheveux noirs flamboyaient derrière elle alors qu’elle esquivait les coups de poing du cyclope avec agilité. Néanmoins, il n’avait pris conscience jusqu’ici du fait qu’elle pouvait être belle.

Pire que tout, elle était en danger. Et sans armes. Non, pas tout à fait. De temps à autres, d’énormes trombes d’eau provenant du lac se jetaient sur le monstre et l’étourdissaient, permettant à la jeune femme – Alessia, c’est ça ? – d’esquiver un coup et de reculer plus avant, près de l’eau qui lui donnait ses forces.

— HEY, ENFOIRÉ ! cria tout à coup Héron pour attirer l’attention du cyclope.

Ce qui ne manqua pas de se produire. L’œil unique et rond du géant se posa irrémédiablement pour lui, tentant d’évaluer en quoi ce moustique minuscule pouvait constituer une menace pour lui. Il retroussa alors les lèvres et dévoila d’énormes dents jaunes et pourries. Héron faillit défaillir devant l’haleine fétide du monstre mais se boucha le nez entre le pouce et l’index, leva son glaive et se projeta en avant sur son adversaire.

Le cyclope, surpris qu’un microbe l’attaque ainsi de front, n’eut pas le temps de réagir. Il reçut un coup percutant dans le ventre, puis sentit un déchirement au niveau de son genou, et il poussa un rugissement retentissant, de douleur et de haine mêlées. Cet humain avait osé le blesser ! Il allait le payer très cher !

— Ben alors, mon gros, c’est juste une estafilade, railla un Héron hors de lui et en pleine possession de ses moyens. Quel gros bébé !

— Mais t’es complètement barge ou quoi !? beugla derechef la fille de Poséidon devant les risques qu’il prenait.

C’est vrai, il n’était pas censé être en état de se battre. Mais autant profiter de cette montée d’adrénaline tant qu’elle durerait, n’est-ce pas ?

— Tu comptes te battre un jour ou te contenter de me regarder faire ? rétorqua-t-il à la jeune femme qui fronça les sourcils, comme vexée.

Héron lui jeta son épée qu’elle saisit au vol et reprit sa course pour frapper le géant de plein fouet avec la force d’impact de sa course en un bon coup de pied dans le nez. Le cyclope poussa un râle de douleur sonore et s’effondra sur le dos. Alessia en profita pour abattre son glaive sur ses doigts boudinés. Au nouveau hurlement que poussa la bête, elle avait dû en sectionner au moins un. C’était bien mince mais c’était déjà une petite victoire.

Un cataclop ! cataclop ! résonna alors dans la forêt tout près d’eux. Une masse gigantesque et sombre bondit par-dessus la tête d’Héron, et reprit sa course en direction de la fille de Poséidon. Un cheval. Un cheval ébène avec une lance entre les dents. Héron se projeta une nouvelle fois sur le géant pour l’empêcher de se relever et de prendre note des renforts qui arrivaient, alors qu’Alessia cueillait l’arme apportée par le canasson, l’enfourchait et rendait son épée à l’adolescent à la volée.

— Maintenant, nous sommes à armes égales ! lança-t-elle à son adresse.

Le fils d’Hermès hocha la tête et abattit son glaive en plein dans le talon du monstre, alors qu’Alessia lui sectionnait un second doigt, juchée sur sa monture qui tournait et retournait, évitant agilement les assauts du cyclope lorsqu’il se remit sur pieds et entreprit de les écraser de ses mains ensanglantées.

— Tu en as mis du temps, Athos, grogna-t-elle à l’adresse de son étalon tandis qu’ils voltaient et virevoltaient comme une seule âme dans la mêlée de mains et de pieds gigantesques.

J’ai eu du mal à trouver du renfort et une arme. Maintenant, si ça ne te plaît pas, j’peux aussi bien m’en retourner.

Il était de méchante humeur, ce qui ne le rendait que plus brave. Alessia lui caressa l’encolure en signe de paix et porta un nouveau coup de lance sur le flanc du monstre, tout en poussant de grands cris de guerre.

— On en viendra jamais à bout sans toi, tu es notre pièce maîtresse.

Athos se contenta de hennir d’importance, se cabra pour éviter un orteil monstrueux et tenta d’écraser les chairs monstrueuses sous ses sabots avant de fuir. Malheureusement, le pied du géant finit par le cueillir en pleine course, désarçonna sa cavalière et fit chuter le fier étalon à plusieurs mètres et roulé-boulé de là. La terre et la poussière imprégnèrent sa robe d’un noir pur, son regard se fit flou, ses jambes chancelantes refusèrent de supporter son poids et l’étalon s’effondra sur lui-même, vaincu.

— Athos !

Alessia avait eu plus de chance que son compagnon. Elle avait atterri dans un carré d’herbe tendre qui avait amorti sa chute, même si elle n’avait pas été des plus douillettes, et il n’y avait eu plus de peur que de mal. Mais Athos paraissait sonné et mal en point.

Vite !

La jeune femme se hâta de se remettre debout, agita sa lance en direction du monstre pour attirer son attention et lui piqua le poignet du bout de sa lance pour l’éloigner du cheval, en espérant que ses blessures ne soient pas graves. Le fils d’Hermès contre-attaqua pour couvrir ses arrières ; avait-il suivi le fil de ses pensées ?

C’est alors que, les dieux soient loués, les renforts arrivèrent enfin pour les épauler… en la personne d’un demi-dieu esseulé mais armé. Un petit blondinet qui n’avait pas fière allure mais qui semblait pouvoir manier son arme correctement. Indécis, il s’immobilisa devant le combat de titans qui se jouait devant lui, comme hypnotisé.

— Hé, bouge tes fesses ! On en aura besoin, gamin ! lui cria Alessia.

Ce qui acheva de le réveiller visiblement puisqu’il fonça dans la mêlée pour les épauler.

À trois, ils seraient plus forts. Après tout, le chiffre trois ne revêtait-il pas une sorte d’aura mystique pour les jeunes héros ? Car c’était le plus souvent trois jeunes héros qui partaient en quête lorsqu’une mission d’importance se révélait à eux.

Sauf qu’ils avaient beau piquer, lacérer, transpercer et trancher, le cyclope demeurait debout, à peine énervé par les trois abeilles qui s’acharnaient autour de lui à le mettre en pièces. Un coup de tonnerre embrasa alors le ciel d’une lueur blanche éclatante, suivie de près par le son grondant familier. Un orage se préparait.

Instinctivement, Zacharias avait levé la tête sur le ciel furieux en s’interrogeant, puis avait avisé le lac non loin, mû par une idée subite. Il avait alors croisé le regard de la fille de Poséidon et un éclair de compréhension était apparu dans leurs regards.

— Tu penses à ce que je pense ? demanda-t-il à son aînée.

Elle s’était contentée de hocher la tête et de se rapprocher de l’onde calme à cette heure. Le cyclope était déjà mouillé mais il lui faudrait un contact plus approfondi avec l’eau pour subir la pleine et entière colère de Zeus venue d’Ouranos.

Héron s’arrêta tout près du fils de Zeus, haletant. Ses forces commençaient à l’abandonner petit à petit, à lui aussi.

— Qu’est-ce que vous fabriquez !?

— On a un plan, l’informa Zacharias. On va lui faire tomber la colère divine sur la tête.

— Rien que ça ?

Le monstre, surpris que les abeilles ne lui tournent plus autour, s’était remis à les chercher avec acharnement et beuglement. Le fils d’Hermès fronça les sourcils et serra les dents.

— Vous faites comme vous voulez, mais moi je m’en vais aller le mâter !

— Att-Attends !

Trop tard ! Héron galopait à nouveau sur l’ennemi pour le frapper à grand impact, grâce à l’élan de sa course, en plein visage. Le cyclope vacilla quelques instants, sonné, puis s’abattit au sol alors que son assaillant s’escamotait dans un arbre. Zacharias ne put retenir un « waow ! » ébahi.

— Arrête de bayer aux corneilles, fils de Zeus ! le rappela Alessia à l’ordre.

Cette dernière souleva les eaux du lac en une immense vague qui vint frapper la bête de tout son poids et former une grande flaque sous ses pas. Zacharias posa également le pied dans un parterre d’herbes humides, leva sa lance en direction des cieux et implora son père de diriger l’éclair sur la pointe aiguisée de son arme. Le prochain éclair frappa la lance et s’en servit comme conducteur d’électricité ; il fusa le long de la hampe, parcourut le corps du demi-dieu sans dommages puis s’enfonça dans le sol humide en suivant le chemin tracé par l’eau jusqu’au cyclope. Une odeur de viande grillée flotta bientôt en l’air, suivie du son grondant du tonnerre.

Le cœur du cyclope ne battait plus. Il gisait là, inerte, foudroyé par Zeus en personne ou plutôt… foudroyé par la lance électrisée d’un demi-dieu pas comme les autres.

— On a réussi, dit-il alors au début sans conviction puis avec de plus en plus d’excitation dans la voix. On a réussi ! On a réussi, les gars !

Très vite, ses deux comparses le rejoignirent pour une embrassade de circonstance et se féliciter mutuellement. L’étalon noir les rejoignit bientôt en boitillant et en hennissant à répétition, comme pour les applaudir lui aussi. Il était sain et sauf, si ce n’est quelques égratignures, ce qui soulagea durablement la fille de Poséidon qui l’enlaça avec passion.

Le reste du camp, Chiron en tête, ne tarda pas à venir aux nouvelles après le coup de foudre inopiné et tous les pensionnaires portèrent leurs trois camarades aux nues devant la vision du cyclope abattu, et après le bref récit de leurs exploits. Tous scandaient leur nom et leur attribuaient le titre de « Tueur de cyclope » à l’unisson. Tous sauf Oizès qui boudait dans un coin, mais ça n’avait guère d’importance.

Ce soir, les nymphes improvisèrent une fête où elles dansèrent et chantèrent à qui mieux mieux. Chiron offrit aux dieux un sacrifice et réserva la meilleure part au roi des dieux, bien entendu. Il se dressa alors sur l’estrade qui dominait le réfectoire et s’adressa à tous :

— Ce soir marque un tournant majeur dans la destinée de trois de nos apprentis héros. Ils auront prouvé que, plus que tout entraînement au monde, c’est la raison et la passion qui dominent dans un combat et font triompher les plus grands. Alessia, fille de Poséidon, est connue de tous pour sa force de caractère et pour ses aptitudes au combat monté. Elle compte parmi nos plus anciens pensionnaires dans ce camp, et a prouvé à maintes reprises qu’elle méritait le respect dû à son rang d’aînée.

Le torse d’Alessia se gonfla d’importance alors que Péléos passait un bras autour de ses épaules, une lueur de fierté à peine contenue dans le regard. Les plus jeunes membres du dortoir braillèrent des « Hourra ! Hourra ! » à son adresse, tout excités.

— Zacharias, fils de Zeus, continua Chiron, nous démontre que la réflexion est aussi importante, sinon davantage, que la force brute pour vaincre son adversaire. Il n’est pas parmi nous depuis très longtemps, mais ceux qui le connaissent savent que son esprit est humble, noble et toujours prêt à aider son prochain.

Zacharias marqua un temps d’arrêt, les yeux ronds, surpris par cette déclaration subite. Comment Chiron pouvait-il en savoir autant à son sujet alors qu’il n’était là que depuis quelques mois et était bien connu dans le camp pour causer des catastrophes partout où il passait ? Voyant sa mine, Chiron masquait un ricanement amusé qui passa presque pour un hennissement.

— Même s’il est vrai que son naturel maladroit ne l’aide guère à faire valoir ses qualités, acheva le centaure avec sagesse et amusement. Et enfin, Héron nous prouve que même une nouvelle recrue fraîchement arrivée au camp est capable de faire ses preuves dans le feu de l’action, avec les connaissances tirées de son propre vécu. Je ne doute pas qu’avec un peu d’entraînement, il devienne l’un de nos plus éminents apprentis un jour.

Héron eut un pâle sourire et ses deux demi-sœurs lui tapèrent dans le dos et sur l’épaule, un sourire éclatant et communicatif aux lèvres. « C’est notre frère ! » clamèrent-elles à la ronde à qui voulait les entendre.

— Demi-dieux, apprentis héros, ce festin est le vôtre, conclut Chiron en hochant la tête. Mangez, buvez, festoyez et profitez de la soirée. Qu’elle reste inscrite dans votre mémoire pour l’éternité.

Tous mangèrent jusqu’à satiété, burent jusqu’à plus soif, chantèrent et dansèrent toute la nuit jusqu’au matin, et plus encore. Ce soir était à eux, ce soir était célébration, ce soir était victoire sur l’adversité.

Zacharias retrouva Alessia aux côtés d’Héron un peu plus tard dans la nuit et se frotta la nuque, comme gêné. Ses deux compères le fixèrent avec curiosité, mais le fils de Zeus demeura silencieux. Héron ouvrit alors la bouche pour espérer le dépatouiller :

— On lui a mis une sacrée pâtée à ce cyclope, que je disais !

— O-Ouais, trop, embraya effectivement Zacharias. Et on forme vraiment une…

— … belle équipe ? compléta Alessia avec une ombre de sourire. Oui, c’est vrai. On ne s’est pas trop mal débrouillés, les gars. Même si d’habitude, je joue plutôt en solo.

Héron tendit alors une main tendue, paume vers le bas, devant eux, l’air malicieux, et les étudia tour à tour.

— Ce serait pourtant dommage de dissoudre cette si belle équipe.

— Qu’est-ce que t’as en tête ? lui demanda la fille de Poséidon.

— Prononçons le serment de reformer l’équipe si jamais l’un d’entre nous avait besoin de camarades, que ce soit pour une quête ou autre. On ne peut pas toujours s’en sortir en solo, après tout.

Alessia fixa son jeune compère d’un œil neuf, puis le posa sur Zacharias. Former un trio soudé avec un fils d’Hermès et un fils de Zeus ? Assez bucolique en ce qui concernait ce dernier, vu que Zeus et Poséidon avaient toujours la pareille pour se chicaner à tout instant, mais pourquoi pas ? Alessia tendit sa propre main au-dessus de celle d’Héron avec un air de défi.

— Pourquoi pas ? Ça aura le mérite d’être drôle.

Zacharias hocha la tête et ricana à demi en tendant également sa propre main pour en fermer le trio.

— À cette belle équipe, chantonna-t-il gaiement.

— À cette belle équipe, reprirent en chœur les deux autres. Et c’est ainsi que le trio se forma au tout début, la suite allant prouver qu’il resterait soudé quoi qu’il arrive, et que chacun s’entraiderait comme s’ils étaient frères et sœur d’un même dortoir. Entraide et solidarité. Tels seraient les maîtres mots du groupe.

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Une entente inattendue – 9/ Zacharias

Nita avait enfin repris conscience au bout d’une heure interminable et s’était demandé ce que, par Zeus, elle fichait à l’infirmerie. Le soulagement s’était peint sur les traits soucieux de Zacharias qui avait dû résister à l’envie de l’embrasser et de remercier le ciel pour sa clémence bienveillante.

— Je t’ai trouvée dans ta chambre. Inconsciente. Tu respirais à peine. Je me suis dit que, peut-être, tu allais m…, bafouilla-t-il mal à l’aise.

— Crétin, l’interrompit-elle durement avant de se radoucir bien vite. Merci, Zach’. Je crois bien que cet enfoiré m’aurait fait la peau sinon.

Devant l’air déconfit de son protégé, elle se força à sourire pour lui redonner un peu de courage. Le petit en avait bien besoin en ce moment.

— T’inquiète ! Je vais faire profil bas un moment jusqu’à ce qu’il m’oublie et qu’il me croie à ses pieds, tenta-t-elle de le rassurer en prenant un air détaché. Mais toi, ça va ?

Comment dire ? Toxathos des Apollon avait rafistolé ses côtes cassées et son nez amoché en moins de deux, grâce soit rendue à Apollon, dieu de la Médecine ! Heureusement que ses enfants étaient là et nombreux, parce que les éclopés auraient eu du souci à se faire sinon.

Zacharias se força à sourire et prit la main de sa grande sœur dans la sienne pour la rassurer un minimum. Il était nul pour jouer la comédie, mais il allait bien falloir qu’il essaie. Pour elle. Parce qu’il ne voulait surtout pas qu’elle se fasse du mouron pour lui. Elle avait bien d’autres chats à fouetter.

Il repensa malgré lui au conseil qu’elle lui avait donné un peu plus tôt dans la journée et songea que finalement, d’être faible ou fort, ça en revenait au même. À part que dans le cas du faible, il évitait de se faire casser la gueule par le grand chef. Tout en nuances. Mais cette pensée, il la garderait pour lui : Nita lui ferait une crise d’héroïsme outrée, sinon. Et elle n’était pas en état de l’enguirlander pour le moment.

Non. Tout ce dont elle avait besoin pour l’heure, c’était d’un peu de réconfort. Et rien d’autre. Et c’est tout à fait ce qu’il lui donna, enfin à son idée, lorsqu’il répondit finalement :

— Ça va, grande sœur, moi je vais bien. Mieux que toi en tout cas, reprit-il pour plaisanter et détendre l’atmosphère.

Nita fit la grimace, se redressa dans son lit et étouffa un gémissement de douleur. Zacharias entendit alors distinctement les mots « Putain d’enfoiré de sa mère ! » avant qu’elle ne se rallonge sur son lit, impuissante, et songea distraitement que sa mère lui aurait lavé la bouche au savon pour lui apprendre les bonnes manières. Il faillit même en rire.

— Quoi ? l’apostropha Nita d’un œil noir en croyant qu’il se moquait de sa faiblesse.

— Ah… euh… non… r-rien, bafouilla-t-il en rougissant d’embarras. Désolé.

— Tu mens vraiment comme un pied, on te l’a déjà dit ?

Il détourna les yeux et se massa la nuque. Oui, plein de fois, se retint-il de répondre. C’était inutile. C’était un fait reconnu au camp : il était trop honnête pour s’amuser à ce genre de trucs.

L’un des Apollon s’approcha alors d’eux pour s’enquérir de l’état de santé de nos deux lurons, un parchemin avec leur état de santé à la main.

— Comment ça se passe par ici ? demanda-t-il gaiement. Si vous êtes d’humeur à vous enguirlander, j’imagine que je dois considérer que vous avez repris du poil de la bête.

Zacharias le reconnut et se massa doublement la nuque : c’était Toxathos, celui qui l’avait soigné il n’y avait pas vingt minutes. Il n’avait pas vraiment compris comment il s’y était pris. Zacharias s’était allongé sur la civière, l’Apollon avait posé ses mains à l’endroit de ses blessures et un rai de lumière dorée s’en était échappé qui avait eu des propriétés curatives détonantes. Après ça, un petit verre d’ambroisie et le fils de Zeus s’était retrouvé retapé comme neuf.

Juste épatant.

C’était un pouvoir tellement plus utile que le sien en plus, qu’il en devenait presque jaloux.

Toxathos, complètement inconscient des états d’âme de son camarade, exhibait un sourire aux dents parfaites. Et blanches. Éclatantes. Tellement blanches qu’elles auraient probablement rendu Apollon lui-même jaloux. Mais que faisait-il encore en vie, celui-là ?

Ce mec donnait à lui tout seul tout son sens à l’appellation « Apollon » dans le sens « beau gosse ». C’était un grand gars à l’allure sportive, mince et musclé – on apercevait les muscles saillants pointer hors de son chiton qu’il maintenait fermé sur ses deux épaules –, aux longs cheveux d’un blond soleil maintenus en arrière par une queue de cheval, des yeux d’un bleu à en faire frémir la mer de pâmoison, toutes proportions parfaites gardées. Comble du comble, il s’habillait toujours à la dernière mode d’Athènes ou d’Olympie, que ce soit pour les bijoux, la tenue vestimentaire bariolée ou le reste.

Bref, une idole pour les filles.

Tout particulièrement quand il tirait à l’arc, son passe-temps favori – c’était d’ailleurs lui qui le leur enseignait au camp. À ces moments-là, il nouait une bande de tissu autour de son front pour éviter que la sueur ne lui tombe dans les yeux, bandait consciencieusement son arc avec une lenteur calculée, puis décochait sa flèche toujours en plein dans le mille. À la fois pour la cible et pour le cœur de la gent féminine qui assistait aux cours.

Zacharias n’avait appris tous ces détails que parce que Nita ne cessait de lui en parler. Parfois pendant des heures. Du genre « tu as vu comment il a décoché sa flèche ? Comme un pro ! Il prend le temps de viser, il ne le fait pas à la va-vite, et puis il s’entraîne tous les jours. On devrait tous suivre son exemple, tu crois pas ? » et ça en boucle. Et lorsque le fils de Zeus avait le malheur de soupirer de dépit, il se prenait une volée de bois vert de la part de son aînée.

Bref, ça sautait aux yeux qu’elle en pinçait pour le bel Adonis en face d’elle.

D’ailleurs, son visage s’empourpra violemment lorsqu’elle se rendit compte de qui s’était approché de son chevet et son bafouillement soudain n’eut tout à coup rien à envier à celui de son petit frère lorsqu’elle répondit un peu trop vite :

— Ah… euh… Je suis… bien. Enfin-je-veux-dire ! Je VAIS bien ! Bien sûr, ah ah… Euh, enfin, mieux. Je veux dire MIEUX ! Je, euh, je ne suis que peu de chose, en fait.

Toxathos leva un sourcil circonspect et lui adressa enfin un premier regard ébahi devant tant d’efforts hésitants. Zacharias roula de grands yeux agacés et en aurait presque vomi de tout ce tintouin à l’eau de rose. Mais non, il était trop bien élevé pour ça.

— Hé, tu ne serais pas la fille qui aurait couché par terre cet abruti d’Oizès ? C’est ce qui circule dans le camp en ce moment, reprit le blondinet en la regardant de pied en cap, sceptique.

— Euh… si, répondit-elle mollement.

Le sifflement d’admiration de l’Apollon acheva de la mettre en pâmoison devant lui. Se sentant tout d’un coup de trop dans leur intimité, Zacharias annonça qu’il allait prendre un peu l’air pour s’aérer et les planta là tous les deux, sans aucun remords.

Franchement…

À peine fut-il arrivé dehors que le regard de Zacharias fut attiré par une cascade de cheveux noirs au loin qui appartenaient à une fille que certains appelaient la « nomade », d’autres tout simplement « l’ensorceleuse ». Ella. Elle était revenue au camp apparemment.

Comme de juste, elle ne lui accorda pas même un regard et ne parut même pas l’avoir remarqué.

Soupir déconfit du demi-dieu.

Mais à quoi s’attendait-il ? Ses sentiments pour elle n’étaient-ils pas neutres après tout ? Ils ne s’étaient jamais vraiment parlé – pas du tout, même ! – et puis, elle préférait la solitude à la foule. Gare à celui qui oserait troubler sa quiétude ! On ne l’appelait pas « l’ensorceleuse » pour rien. Elle avait transformé le dernier gars qui avait eu le culot de la lourder en pourceau bien gras et avait enduré sans sourciller les foudres de Chiron, refusant tout net vingt-quatre heures durant d’inverser la transformation du pauvre type.

Bon, Zacharias n’allait pas tellement le plaindre non plus, vu qu’il s’agissait d’Oizès, mais tout de même. Dans le dortoir des Zeus, il était de notoriété publique qu’Oizès avait décrété qu’Ella deviendrait sa copine et donc referait le portrait du téméraire qui oserait lui couper l’herbe sous le pied. Et comme Oizès était une brute épaisse, intimidait tout le monde et était chef de dortoir par défaut – si personne n’aurait soutenu sa candidature, il aurait défoncé le portrait à tout le monde –, ben personne ne se sentait le cran de lui tenir tête sur ce point.

Depuis, chaque fois qu’il croisait Ella, il bombait le torse comme un crétin et l’abordait en se moquant comme d’une guigne des activités de la jeune fille qui grinçait des dents à chacune de ses apparitions – Zacharias le voyait bien à chaque fois, à défaut de l’entendre.

Jusqu’à ce qu’elle craque et lui jette une des fioles magiques dont elle avait le secret à la tête.

Dommage, s’était dit Zacharias quand elle avait enfin consenti à retransformer Oizès en lui-même, l’apparence de pourceau, ça lui allait comme un gant.

Ella disparut à l’angle du dortoir des Hécate dont elle était la seule occupante et Zacharias se rendit compte qu’il avait inconsciemment retenu son souffle jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’horizon. Reprends-toi, mon vieux ! T’es ridicule ! C’est qu’une fille.

Une fille que jamais aucun garçon ne parviendrait à avoir. Après tout, elle était lesbienne, non ? Elle ignorait superbement tous les garçons qui croisaient sa route, Zacharias y compris, et ne passait que quelques rares moments avec les filles du camp. Mais bon, c’était sa vie après tout. Qui était-il pour la juger sur ses amours déviantes ?

Alors qu’il reprenait sa marche en solitaire dans le camp et commençait à apprécier le fait d’être seul au monde, un cheval noir possédé déboula de nulle part en hennissant comme un fou et faillit le piétiner. Enfin… l’aurait piétiné si Zacharias n’avait pas eu le réflexe de le prendre par le cou et de le jeter au sol.

— Holà, tout doux ! Tout doux…

Il força sa voix à prendre des inflexions apaisantes mais visiblement c’était un peu foireux. Au lieu de se calmer, le cheval se cabra de plus belle en manquant de peu de lui jeter ses quatre sabots à la tête, se remit vivement sur ses quatre jambes et se remit à hennir en se cabrant par à-coups. En même temps, il donnait l’impression de vouloir repartir dans un galop de fou, puis tournait en rond, indécis. Il s’était peut-être échappé de l’écurie ? Ou bien il s’était passé quelque chose ?

— Je peux peut-être essayer de t’aider ? Je voudrais comprendre.

Il parlait à un cheval. À un C-H-E-V-A-L. Il était bon pour l’hôpital psychiatrique de la ville la plus proche. Calme-toi, Zacharias, et respire profondément.

L’étalon noir snoba apparemment sa proposition, sauta par-dessus sa personne et s’enfonça dans la nuit en direction des quais du camp. Le suivre ? Rester sur place ? Mû par une impulsion soudaine, qui sonna comme une alarme dans son cerveau, le fils de Zeus emboîta le pas au cheval, curieux de savoir ce qui avait provoqué sa débandade.

Oui, enfin, c’était un grand mot. Ce quadrupède allait sacrément vite, nom de Zeus !

Athos fonçait comme jamais sur la grève, les naseaux dilatés et la bave aux lèvres. On aurait dit qu’il volait, atteint de la grâce de Pégase, tant le sable imprimait à peine ses pas. Son regard fuyait de tous côtés. De l’aide ! Il avait besoin d’aide.

Personne sur la plage.

Il marqua une pause forcée près d’un portant de lances et respira bruyamment par le nez. Son poitrail se soulevait et se rabaissait avec effort pour reprendre un souffle plus commode, moins sifflant, et calmer le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.

Athos avisa les lances du regard, mordit sans conviction les lanières de cuir solide qui les maintenaient en place. C’était du solide. Il frappa l’attirail d’un bon coup de sabot, cédant à la colère et à l’impuissance. Poussa un hennissement désespéré.

— Père de tous les chevaux, ô divin Poséidon, viens au secours de l’un de tes enfants ! Je t’en supplie, exauce ma prière.

Ne fût-ce qu’une impression ou les vagues sur le rivage se firent plus colère qu’auparavant ? Athos n’avait pas le temps d’y réfléchir. Il lui faudrait un miracle. Parce qu’il n’aurait plus la force de faire demi-tour pour avertir ses frères et sœurs au dortoir.

Il entendit alors un son lointain et dressa les oreilles dans sa direction. Des bruits de pas. Quelqu’un venait ? Péléos ? L’espoir renaquit dans son cœur et dans ses jambes. La mer vint lui lécher le bout des sabots et lui fit recouvrer quelques maigres forces.

De l’aide, enfin !

Zacharias déboula sur la plage complètement hors d’haleine et faillit s’étaler sur le sable, la main sur un point de côté lancinant.

— Att-Attends ! cria-t-il à bout de souffle.

Il buta sur un caillou – ou bien un coquillage ? – et tomba tête la première sur le sable aux pieds du cheval. Était-ce son imagination ou bien l’équidé le regardait-il avec dédain ? Non, ça devait être une illusion, pensa Zacharias, incapable de comprendre le langage des chevaux.

Il reprit son souffle quelques instants et se redressa tant bien que mal. L’étalon noir semblait vouloir détruire le portant de lances. Pourquoi ? Pour quelle raison ? Sans réfléchir, le fils de Zeus arracha la lanière de cuir et se saisit d’une arme. L’étalon ne se fit pas prier pour se saisir d’une seconde et filer comme le vent en direction de la clairière.

— Ce cheval est fou…

Ou alors il y avait danger. À cette pensée, le sang de Zacharias ne fit qu’un tour. Quelqu’un avait besoin d’aide, de son aide peut-être. Un fils de Poséidon, peut-être, au vu du cheval fou ? Il faut que j’aide mon prochain. C’est sur cette pensée pieuse que Zacharias embraya le pas de l’étalon noir, porté lui aussi par le vent qui semblait le pousser dans son dos.

Zacharias ne se rendit pas vraiment compte du moment où ses pieds ne touchèrent plus le sol mais s’élevèrent dans les airs. N’eut aucune conscience du fait qu’il volait en tous points pareils à un oiseau. Pas au début en tout cas. Lorsqu’il en prit finalement conscience, les vents faillirent l’écarteler dans tous les sens, et la panique s’empara de lui.

Garde le cap, lui souffla une voix puissante à l’oreille.

Cette voix, la voix, résonnait comme un coup de tonnerre au milieu d’un orage. Elle lui était si familière, et pourtant si étrangère à la fois. Zacharias leva les yeux vers le ciel nocturne couvert de nuages encore plus sombres. L’Orage allait éclater et tout balayer sur son passage. Les vents furieux sifflèrent à nouveau à ses oreilles, et le fils de Zeus chercha des yeux le mouvement trahissant la présence de l’étalon noir dans la nuit noire.

Rétablis ta position. Ne lutte pas, ne pense pas. Maîtrise les vents. Plie-les à ta volonté seule.

Oui, d’accord, fut sa réponse muette aux injonctions de la Voix. Zacharias fit le vide en lui, oublia ses peurs, ses appréhensions, expira une longue bouffée d’air et laissa les vents le parcourir de bout en bout. Il était le vent, il faisait partie du vent. De même, le vent faisait partie de lui, le vent était lui. Il rétablit sa position, supplia les vents d’accélérer sa progression et poussa une exclamation de joie lorsqu’ils lui obéirent.

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Une entente inattendue – 8/ Alessia

Lasse des mouvements de foule enthousiastes de son équipe, des regards noirs de l’équipe adverses et de ceux plus soucieux des nymphes infirmières, Alessia avait trouvé la bonne occasion de s’isoler par une allée dérobée, avait marché sans but quelques minutes puis avait décidé de faire un crochet par l’écurie du camp.

L’écurie n’était pas bien grande, il y avait à peine suffisamment de chevaux pour tous les pensionnaires, mais c’était un lieu qu’affectionnait Alessia et… un grand nombre de ses frères et sœurs en général. Il y avait une sorte d’aura de communion qui émanait du lieu et la possibilité de converser avec leurs « frères » équins avait quelque chose de magique et d’épique pour beaucoup. De… réconfortant, peut-être aussi ? Je veux dire, les chevaux étaient les créatures les plus proches de leur père, à part eux-mêmes et la mer. C’était un peu comme lui parler directement, ou presque.

Quelque chose ne va pas, petite sœur ? résonna la voix caverneuse d’un étalon noir qui la fixait consciencieusement depuis la porte de sa stalle.

Alessia se surprit à sourire malgré elle. Ce bon vieil Athos… Depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne, l’étalon avait toujours été là, à attendre ses caresses et ses pommes avec le même enthousiasme. Elle l’avait fait sien depuis qu’il lui avait appris à l’enfourcher correctement – les humains normaux étaient tellement brutaux et ne savaient décidément pas y faire. Athos l’avait toujours appelée « petite sœur ». Cela avait sonné étrange au début, mais après s’être fait la réflexion que les chevaux étaient enfants de Poséidon tout comme eux, cela donnait plus de sens au surnom. La légende ne disait-elle pas que Poséidon les avait créés à partir de l’écume de la mer ? Ils venaient du même monde.

Ils étaient pareils.

Sauf pour le fait qu’Athos se déplaçait sur ses quatre jambes et non sur deux. Mais c’était un détail négligeable.

— Hé, Athos, en manque de compagnie ? lui susurra-t-elle avec affection en arrivant à sa hauteur pour lui gratter les oreilles.

L’étalon secoua la tête avec énergie et lui donna un coup de museau sur la joue, comme pour l’embrasser.

Si je répondais oui, je passerais pour un hypocrite auprès des autres chevaux.

Elle étouffa un rire amusé.

Toi par contre, tu m’as l’air de vouloir rechercher un peu de tranquillité.

— Les gens m’ont toujours horripilée.

Nouveau coup de museau, sur le menton cette fois. Elle lui caressa distraitement le chanfrein.

— À toi aussi ? lui répondit une voix dans le noir.

La fille de Poséidon sursauta violemment, prit la première fourche venue et la pointa sur l’intrus… qui s’avéra être une intruse. C’était une adolescente plus jeune qu’elle avec une énorme tignasse de cheveux emmêlés sur le crâne qui lui recouvrait une grosse moitié du visage et du dos. Son unique œil bleu visible était écarquillé par la surprise, et elle levait les deux mains en signe de paix. Pour le reste, elle paraissait petite, extraordinairement fragile… et une peau de porcelaine aussi pâlotte que magnifique. Une fille d’Aphrodite ? Ici ?

— Désolée, je ne voulais pas te faire peur, reprit l’inconnue en levant plus haut les mains.

À contrecœur, Alessia posa sa fourche et poussa un long soupir de soulagement et d’agacement. Dire qu’elle avait voulu s’isoler… et voilà qu’elle se retrouvait à nouveau confrontée à quelqu’un.

— Qui es-tu et que fais-tu ici ? la questionna-t-elle hargneusement.

— C’est un interrogatoire ? répliqua la brune qui avait baissé les mains et affichait à présent un regard noir.

La fille de Poséidon remarqua qu’elle avait plongé une de ses fines mains dans la poche de son pardessus – de voyage ? – qui était tout sauf de confection grecque.

— Non mais… c’est que… nous n’avons pas coutume d’accueillir les étrangers, ici.

L’intruse partit d’un rire cristallin en entendant le mot « étrangers » dans la bouche de son interlocutrice. Une étrangère, ah vraiment ?

— Je ne suis pas une étrangère, se reprit-elle au bout d’un moment en essuyant une larme de rire au coin de son œil bleu. C’est juste que je reviens d’un long voyage.

— Pourtant… ça…

Alessia désigna le pardessus du bout de son index et du menton.

— … ça n’est pas de confection grecque, hasarda-t-elle.

La jeune fille sembla alors remarquer qu’effectivement elle ne portait pas d’habit typiquement grec et poussa un soupir résigné en haussant les épaules. Son sourire avait quelque chose de délicieusement désarmant… Fille d’Aphrodite, pour sûr !

— Je reviens de chez mon père, expliqua-t-elle alors. Il est germanique de naissance, et moi aussi donc. Même s’il fait encore chaud, il a sans doute eu peur que j’attrape froid.

— Ça ne me dit toujours pas ce que tu fais ici.

— Ben… Je réintègre mon dortoir au camp, bien sûr !

— Ton… dortoir ?

Son père devait être le parent mortel. Donc, si comme elle l’affirmait vraiment, elle appartenait bien au camp, c’était que son parent maternel devait être divin. Et il n’y avait pas trente-six déesses sur cette terre. Enfin, si… mais pas beaucoup qui adoraient faire des enfants de-ci de-là.

La jeune fille lui tendit brusquement son autre main en souriant. Une main fine, blanche comme la craie, et si fragile. On aurait vraiment dit une poupée de porcelaine, c’était troublant.

— Je ne me suis pas présentée, mes excuses. Moi, c’est Ella. Du dortoir d’Hécate.

Héc… Héca… Hécate ? songea Alessia dont les méninges s’enclenchaient à cent à l’heure. Pas Aphrodite ? Il y avait des enfants d’Hécate, parmi eux ?

— Euh…, s’excusa prestement Alessia, désolée mais je ne me rappelle pas de cette…

— La déesse des Carrefours, des Chemins mais surtout de la Magie, termina Ella dont le sourire n’avait pas quitté ses lèvres et s’allongeait de plus en plus en rictus amusé. Et toi, tu es ?

— Alessia. Dortoir de Poséidon, répondit mécaniquement la jeune femme.

L’étalon noir secoua à nouveau sa longue crinière.

Elle vient de temps à autre à l’écurie s’occuper des chevaux. Elle te ressemble beaucoup, petite sœur. Elle aussi préfère la solitude.

— C’est ton cheval ? demanda Ella tout à coup. Il est vraiment magnifique. Je viens souvent ici pour l’admirer. Il était quand même vachement agressif au début.

Non, pas du tout ! Je déteste juste quand on vient me déranger sans ma permission, s’insurgea aussitôt l’étalon en levant fièrement la tête.

— Et qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis à son sujet ? lui chuchota-t-elle tout bas pour ne pas paraître pour une folle auprès de sa nouvelle « amie ». C’est rare de t’entendre parler de quelqu’un en bien.

Elle a eu de bons arguments pour me convaincre, voilà tout.

Ella sortit alors de sa poche une carotte énorme qu’elle présenta au cheval qui s’agita tout d’un coup dans son box comme un possédé. De toute évidence, il voulait manger cette carotte de tout son être, vu sa façon de tendre son cou vers la friandise et de frapper sur la porte de son box avec frénésie.

Les deux filles échangèrent un long regard de connivence. Et pouffèrent de rire.

— Tiens, mon beau, tiens !

Ella lui donna enfin la carotte tant espérée qu’il engloutit en une fois dans son gosier avec félicité. Elle lui caressa ensuite le chanfrein d’un air béat, puis s’éloigna en direction de la sortie.

— Bon, j’ai encore deux trois choses à faire avant de me réinstaller complètement. On se revoit peut-être plus tard pour… parler ? proposa-t-elle gaiement. Enfin… si tu en as aussi envie, bien sûr. La solitude ne me dérange pas le moins du monde non plus.

Quelle fille étrange, se dit mentalement Alessia en la regardant partir avec curiosité. Mais sympathique au demeurant. Et si Athos l’appréciait…

Tu vois, cette fille est merveilleuse ! Exactement comme toi, insista l’étalon en lui donnant de petits coups de museau dans le dos pour calmer son excitation.

— Vendu, va !

Alessia lui rit au nez un moment, puis ressentit le besoin grandissant de se dérouiller un peu les jambes, enfin surtout celles de son compagnon à quatre sabots, et ouvrit la porte du box. Elle l’enfourcha à cru – Athos détestait avoir le ventre compressé par la selle, et d’avoir une corde entre les dents et sous la langue, et elle comprenait son ressentiment – et l’encouragea à partir au galop d’abord le long du rivage, puis en direction de la forêt.

Athos était infatigable. Il ne se contentait pas de galoper, on aurait dit qu’il flottait au-dessus du sol tant il était rapide et son pas léger. Sentir le souffle du vent provoqué par la course du cheval revigora l’esseulée fille de Poséidon qui rejeta la tête en arrière pour savourer l’instant.

Ils étaient tous les deux. Seuls au monde.

Ils étaient invincibles. Invulnérables. Inséparables.

Elle entendit alors un cri désespéré et un choc sourd. Athos ralentit instinctivement l’allure pour porter son regard dans la direction du cri. Alessia fronça les sourcils, agacée. Décidément, on ne pouvait pas lui fiche la paix ne serait-ce que deux pauvres petites heures ?

Allons voir, petite sœur. Il y a des monstres dans la forêt. Peut-être que quelqu’un a besoin de ta force.

Elle poussa un long soupir résigné et laissa l’étalon la guider jusqu’au lieu de l’impact. Ensuite, ce qu’elle vit fut des plus insolites. Ses yeux s’ouvrirent en grand lorsqu’elle aperçut le grand cyclope qui se tenait dans la clairière, mais plus encore quand elle aperçut celui qui lui faisait face : un grand type maigrelet avec des jambes de coureur, une musculature encore inexistante, des cheveux noirs en bataille et des yeux gris déterminés à l’emporter. C’était pas le nouveau gars fraîchement débarqué des Hermès qui ne tenait pas en place pendant le jeu de Capture-l’Étendard de tout à l’heure ? Mais qu’est-ce qu’il fichait encore là, celui-là ?

Plus étonnant encore, un serpent énorme se tenait en retrait derrière lui. Il allait se faire manger tout cru, cet abruti !

— Hey ! Fais gaffe, derrière toi ! crût-elle bon de l’avertir.

Surpris, il tourna ses yeux gris vers elle, l’étudia un instant, puis consentit enfin à regarder derrière lui sans comprendre. Ce qui permit au cyclope de le cueillir dans ses mains et de lui donner une baffe taille XXL. Le serpent se rejeta alors sur lui-même, prêt à attaquer, et bondit… sur le bras du cyclope autour duquel il s’enroula pour lui couper toute respiration sanguine et mordre profondément dans sa chair. Et merde. Erreur de jugement fatale.

Merde, merde, merde !

Alessia descendit de son cheval et se précipita en avant pour voir si le jeune homme avait survécu. Elle l’espérait en tout cas. Elle se mordit la lèvre. C’était sa faute. Elle avait cru que le serpent allait le manger comme tout prédateur qui se respecte. Pourvu qu’il soit vivant, pourvu qu’il soit encore vivant… Je vous en supplie.

Elle le retrouva sous le tronc anéanti d’un arbre qui avait cédé sous la force du coup du monstre géant. Et elle céda à la panique.

— Euh… hé ? HEY ! Réveille-toi ! Si t’es encore vivant, ouvre les yeux et dis quelque chose ! S’il te plaît ! Oh, pitié, par les dieux, faites qu’il soit encore en vie, je ne veux pas avoir de mort sur ma conscience !

La poitrine du gars tressauta violemment, sa respiration – les dieux soient loués, il respirait encore ! – était difficile mais il ouvrit péniblement les yeux sur elle. Elle poussa un énorme soupir de soulagement.

— Tu… es… jolie… baragouina-t-il en papillonnant des cils sous la fatigue.

— Hein ?

Elle n’avait pas compris un traître mot de ce qu’il venait de marmonner. Heureusement pour lui d’ailleurs, parce qu’elle lui en aurait probablement collé une.

— C’est pas grave, t’inquiètes, je vais chercher de l’aide !

Alessia retourna en courant auprès de son étalon, prête à l’enfourcher, puis s’arrêta au dernier moment. Le monstre était toujours là, à tenter de se débarrasser du serpent qui gênait son bras. Mais le fils d’Hermès ne survivrait pas si elle allait chercher du secours. Pourtant, il fallait bien que quelqu’un se dévoue… Elle n’allait quand même pas battre ce monstre – qui était peut-être de la famille, qui plus est – toute seule, si ?

Son regard se posa sur l’œil marron de l’étalon qui la fixait depuis un moment, indécis. Et la lumière se fit.

— Va chercher de l’aide, lui dit-elle alors.

Tu comptes affronter ce monstre toute seule ? s’inquiéta-t-il derechef. Pas question, je…

Elle le poussa avec force vers le sentier et sa voix se fit plus dure.

— Non ! Retourne au camp. Va chercher de l’aide. Ramène-moi une arme. Je vais gagner du temps pour toi.

Mais…

— T’es mon seul espoir, Athos. Cours ! File comme le vent. Que ton pas soit sûr comme la mer sur le rivage.

Athos s’éloigna en trottinant, s’arrêta au bord du sentier pour la regarder une dernière fois en agitant ses oreilles, au comble de l’inquiétude.

Sois prudente, petite sœur. Je reviens très vite.

Il se retourna et partit dans le galop le plus rapide qu’il ait jamais pris pour retourner au camp, en bondissant au-dessus de tous les obstacles qui croisaient sa route.

Alessia le regarda partir le cœur lourd, prit une grande inspiration pour se donner du courage et se retourna vers l’affreux qui trouva enfin l’occasion de se débarrasser du serpent et de le réduire en petit tas informe au sol.

— HEY L’AFFREUX ! beugla-t-elle pour attirer son attention.

Sa tactique fonctionna au-delà de toutes ses espérances.

Le cyclope tourna son œil unique encadré par un énorme sourcil broussailleux vers elle, marmonna un truc qui ressemblait à « Greuh ? » et se dirigea à pas pesants dans sa direction en fronçant son unique sourcil. Pas content, le cousin, pas content.

Alessia plongea sur le côté pour éviter sa grosse main velue, et s’enfonça à plat ventre dans la forêt pour gagner du temps… et aussi de la distance par rapport au compère toujours étendu près de son arbre.

Et il avait tout intérêt à la remercier de son sacrifice plus tard, parce que sinon elle lui en collerait une fameuse qu’il ne serait pas près d’oublier.

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Une entente inattendue – 7/ Héron

Héron s’était réveillé dans la forêt quelques heures plus tard, complètement seul. Il s’étira un long moment avant de remarquer sa brusque solitude, et balaya les alentours du regard.

— Hé ho ?

Personne ne lui répondit, si ce n’est les animaux de la forêt. Au choix, le hululement de la chouette et les pépiements des quelques petits oiseaux qui ne s’étaient pas encore couchés. Ah, et un ou deux écureuils qui le fixèrent d’un œil curieux avant de filer, juste au cas où.

Bon d’accord, il était complètement seul et abandonné de tous.

Loin de se laisser abattre, l’adolescent se dit simplement qu’une fois n’était pas coutume et que ce serait loin d’être la dernière, qui plus est. Après un rapide examen des lieux, il se rendit compte qu’il se trouvait dans la clairière où ils avaient fièrement posté leur étendard. Sauf qu’il avait disparu en même temps que tout le monde.

Le jeu devait être terminé.

Oui, mais depuis quand ?

Héron scruta les alentours et se rendit compte qu’il faisait presque nuit. Il poussa un soupir de dépit et se frotta les bras pour se réchauffer un peu – c’est que les nuits étaient fraîches ! Elles auraient quand même pu demander à quelqu’un de me transporter ou me réveiller, je sais pas, moi ! bougonna-t-il intérieurement. Ses sœurs l’avaient lâchement abandonné à lui-même.

Héron se dandina d’un pied sur l’autre pour récupérer son énergie et achever de se réveiller, en exécutant une curieuse danse sur place. Puis prit son élan et partit à toute allure dans la forêt. Sa destination ? Pas la moindre idée, il ne savait pas se repérer dans toutes ces fougères. Mais il espérait bien rejoindre le camp avant la nuit pleine et entière, en tout cas. Avec un peu de chance, il déboucherait hors de la forêt au bon endroit.

La forêt s’étendait à perte de vue, malheureusement pour lui. Manque de bol, il revint à son point de départ presque aussitôt qu’il en était parti. Il venait de tourner en rond.

Disgrâce suprême.

Il était fils d’Hermès, non ? Il était censé se repérer sur n’importe quel terrain connu ou inconnu, non ? Apparemment, non, vu qu’il était complètement perdu, paumé, dans les choux.

Il s’affala le long d’un tronc noueux et laissa libre court à sa panique. Se força ensuite au calme par de grandes goulées d’inspiration et d’expiration mécanique. Calme-toi, t’es débrouillard, pas vrai ? Tu t’es déjà sorti de situations pires que celles-là. Ça, c’est du pipi de chat à côté alors ressaisis-toi !

— Et un petit coup de pouce divin, ce serait VRAIMENT trop demandé !? cria-t-il à l’attention du ciel qui ne lui répondit bien évidemment pas.

Le ciel… les étoiles… les constellations…

Son regard s’éclaira alors que la lumière se faisait dans son cerveau. Pour s’orienter, tout bon aventurier qui se respecte se fie au ciel. Ou plutôt, aux étoiles ! Les étoiles t’emmènent où tu as besoin d’aller, il suffit d’en connaître les voies à emprunter. La solution était finalement toute bête.

Héron s’autorisa à ricaner de satisfaction devant sa découverte, les yeux toujours fixés sur le ciel limpide. L’unique chose à faire, maintenant, c’était d’attendre que la nuit reprenne ses droits pour lui permettre de s’orienter. Attendre, le mot maudit qui le fit grimacer comme s’il venait d’avaler une cuillerée de foie de morue. « La patience est une vertu, mais l’attente fait mourir » avait dit un philosophe ; cette maxime était on ne peut plus appropriée à sa situation.

Après avoir effectué ce qui semblait être le millième tour de course de la clairière dans laquelle il s’était réfugié – il n’avait pas été assez sot pour les compter, tout de même ! –, Héron s’autorisa une courte pause pour observer le ciel et eut la satisfaction de constater que les étoiles se décidaient enfin à se montrer hors du voile obscur dressé par Erèbe et Nyx chaque nuit.

— Pas trop tôt ! s’exclama le gamin en parcourant les constellations naissantes du doigt. Bon, alors, le camp doit se trouver du côté de…

Un éclair d’argent troubla son champ de vision quelques secondes. L’adolescent cligna des yeux, peu sûr de ce qu’il venait d’apercevoir, et reprit sa recherche de constellation avec concentration. S’il y avait bien un autre talent pour lequel il était doué à part sa vitesse de dingue, c’était de s’orienter par rapport aux étoiles… ou par rapport aux routes mais sur un terrain dégagé. Ce que ça pouvait déconcentrer, des arbres !

À nouveau, l’éclair d’argent fusa. Plus près, cette fois. La chose lui frôla la joue brusquement et Héron fit un bond de côté, le cœur battant la chamade. Une attaque ? Une attaque de quoi ?

Avec confiance et aisance, un faucon se percha sur son épaule et le fixa de son œil gris un instant. Était-ce possible ? Le faucon du dortoir… ?

— Tu viens m’aider à retrouver mon chemin ? demanda-t-il tout de même dans un sourire.

Clignement de l’œil de l’oiseau. Bon, il interpréta ce signe comme un oui. D’habitude, il parvenait à comprendre la langue des oiseaux – don paternel, il supposait là encore – mais ce faucon-là lui donnait bien du fil à retordre. Peut-être que son don de compréhension des oiseaux était limité ? Héron n’avait pas trop chipoté là-dessus. La réflexion, c’était pas son fort après tout.

— C’est pas la peine, j’arrive à me repérer maintenant, crut-il bon de lui faire savoir.

N’importe qui de sensé l’aurait pris pour un fou à parler aussi librement avec un oiseau, sauf ceux qui avaient un don similaire. Une rumeur circulait sur les enfants de Poséidon au camp, par exemple : leur habilité à l’équitation viendrait de leur faculté à comprendre les chevaux et à leur parler. Bon, c’était pas plus idiot que celle qui disait que les Déméter parlaient aux plantes pour les faire grandir – quelle idée ! – ou que les fils d’Hypnos baragouinaient des mots incompréhensibles dans leur sommeil, la bave aux lèvres – bon, ça, c’était déjà un peu plus crédible.

Le faucon gonfla les plumes de son cou et lui donna un coup d’aile sur la tête en prenant son envol vers les étoiles. Il voltigea et virevolta dans les cieux pour réclamer l’attention de son presque-maître et parut lui indiquer différentes constellations, sous lesquelles il marquait à chaque fois un arrêt significatif.

— Pégase, Hercule, Castor et Pollux, Cassiopée, énuméra lentement Héron à chaque arrêt. Le Cygne.

Du camp, on voyait étonnamment bien la constellation du Cygne, un peu moins celle de Pégase et, suivant l’endroit, celle d’Hercule. Héron leva une main et conserva la constellation du Cygne entre le pouce et l’index en effectuant quelques calculs de tête. Puis tourna la tête en direction du sud-est, dansa pour réveiller ses pieds et entama sa course pour rentrer au camp.

Il avait trouvé son chemin.

Jetant un rapide coup d’œil vers l’Ouranos, Héron se rendit compte avec plaisir que le faucon restait dans son sillage. Sa présence avait un je-ne-sais-quoi de rassurant pour le garçon qui continua sa course, sourire aux lèvres.

C’était rassurant d’avoir un allié près de soi, qui qu’il soit.

Malheureusement pour lui, son sentiment de sécurité l’empêcha d’apercevoir la main gigantesque qui le faucha en pleine course et l’envoya valdinguer dans le décor. Le dos d’Héron heurta brutalement un arbre et lui arracha un gémissement de douleur. Pitié, faites qu’il ne soit pas complètement démoli ! Il avait mal, mal, mal. Une douleur fulgurante lui parcourait la colonne vertébrale et le clouait sur place tandis qu’une autre douleur, plus sourde, lui tordait le ventre à l’endroit où il avait atterri après sa rencontre inopinée avec l’arbre. Il avait l’impression de s’être fait percuter par un char de combat et piétiner par ses chevaux en pleine course.

Il entendit un sifflement près de ses oreilles et un horrible chatouillis sur son lobe. Il tourna les yeux en direction du sifflement et aperçut une forme noire longiligne recroquevillée près de sa tête. Le court museau triangulaire et écailleux de la bestiole et ses grands yeux orangés ne portaient aucun doute sur son appartenance à la gent reptilienne.

J’ai l’impressssion, petit, que tu te trouves en ssssituattttion de crise, lui siffla le serpent aux oreilles en exagérant atrocement la prononciation de ses sigmas dans la tête douloureuse d’Héron.

Ah oui… Héron comprenait également le langage des serpents, à peu de choses près. À croire que son paternel avait dû faire copain-copain avec pas mal d’animaux. Qui sait ? Il devrait peut-être tenter avec le bétail ? Il serait probablement surpris.

— Salut, fut tout ce qu’il trouva à baragouiner d’une voix éteinte et pâteuse.

Le serpent déroula ses anneaux pour les enrouler autour du garçon. Il était plus long et plus gros qu’Héron ne l’avait envisagé de prime abord. Il faisait au moins trois fois sa taille et tout autant en largeur. Ce truc était un monstre dans sa catégorie, et n’avait apparemment pas le moins du monde l’intention de le dévorer.

Ne bouge pas, murmura à nouveau le serpent. Ssssinon, il va te voir.

— Qui ça ? marmonna l’adolescent en essayant de lever la tête pour mieux voir.

Il entendit un grondement quelques mètres plus loin et aperçut un pied gigantesque se poser un non loin d’eux, écrasant arbustes et broussailles sur son passage. Couvert de crasses diverses et variées et à l’odeur non moins avariée. Pour un peu, Héron aurait rendu son déjeuner.

Le monstre cherchait quelque chose. Ou quelqu’un ? Un petit encas ? Lui, peut-être bien ?

Le serpent resserra ses anneaux en signe de protection et s’aplatit au sol. Héron suivit son conseil et fit de même, grimaces à l’appui et souffle coupé par l’effort. Juste histoire de récupérer quelques forces. Parce qu’après, cette chose allait voir de quel bois il se chauffait, non mais !

Comment avait-il osé interrompre une si belle course ?

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Présentation du Renard Invisible et Avancée des corrections

Bonjour à tous !

Voici le projet sur lequel je travaille actuellement en terme de corrections. J’ai déjà eu l’occasion de poster un premier jet de ce récit sur le forum de Cocyclics (que je recommande chaudement pour tout écrivain en herbe avide de se perfectionner dans l’art de l’écriture !) et je suis actuellement en phase de corrections.

Alors, Le Renard Invisible, qu’est-ce donc que cela ? Je vous en avais déjà parlé dans mon précédent journal d’écriture, il s’agit d’une Origin story (ou préquelle si vous préférez) au récit d’Une entente inattendue. Elle concerne d’ailleurs plus particulièrement le personnage d’Héron, mon petit préféré du trio (de pas très loin avec Zacharias d’ailleurs *rires*). Cette préquelle évoque donc les parents de notre Héron et plus particulièrement sa mère (puisque bon, son père, hein, on sait déjà qui c’est ! *rires*).

En résumé, Nyssa est une jeune femme sans ressources abandonnée par ses parents endettés dans la glorieuse (pas si glorieuse) cité d’Athènes (où elle est née et a grandi). Nyssa a fait preuve d’entêtement en refusant de suivre la fuite de ses parents et s’est retrouvée à devoir éponger toutes les dettes. Comme elle n’était qu’enfant et surtout femme avant tout (le combo de la mort), elle a été vendue comme esclave à un certain Coeos, un malfrat et un escroc notoire (qui parvient néanmoins à montrer patte blanche devant la justice à chaque fois). Le dénommé Coeos est déjà célèbre auprès des dieux (ne grince pas des dents, Hermès) pour avoir saccagé les statues d’Hermès ou Hermaï (affaire des Hermocopides). Bref, Nyssa devient donc la péripatéticienne (restons polis) du dénommé Coeos jusqu’à l’âge de sa majorité ou presque. Durant tout ce temps, Nyssa tentera d’acheter sa liberté soit par des services (vol à l’étalage, escroquerie, usage de ses charmes, etc.) mais se rendra compte trop tard que tout cela n’était qu’une ruse : sa « dette » envers Coeos ne serait jamais rachetée, jamais. Elle prend donc la fuite et parvient à retrouver son ancienne maison familiale, aujourd’hui dans un triste état.

Sans ressources, Nyssa souffre de la faim et même si elle parvient à quelques menus larcins de-ci de-là, cela ne suffit pas. Ce qu’elle voudrait, c’est gagner suffisamment d’argent pour refaire sa vie (redevenir citoyenne et rénover la maison familiale, en oubliant son passé crapuleux). Pour ce faire, elle va utiliser sa seule ressource disponible : le cambriolage. Elle va très vite repérer un marchand tout fraîchement débarqué du port depuis Alexandrie avec des objets précieux (des statuettes égyptiennes) dont elle pourrait tirer un bon pactole et s’introduire dans sa maison. Ce faisant, elle s’attire par une première prière la curiosité et l’attention d’un certain dieu grec (Hermès, pour ne pas le nommer) lors de son escapade. Dieu grec qui ne va pas manquer de croiser régulièrement son chemin par la suite. Pourquoi donc ? La curiosité. En effet, Hermès est le dieu protecteur des voleurs, des voyageurs et des marchands (grosso merdo), mais pas du tout des volEUSES, voyagEUSES ni des marchandES. Société misogyne, tout ça. Vous voyez où je veux en venir ? *rires* Donc le fait qu’une femme fasse appel à lui dans des conditions aussi extrêmes le titille beaucoup.

Hermès va être le premier à tomber sous le charme (quoique) de notre petite Nyssa. Oh et puis vous savez, les dieux grecs sont passionnels, ils s’amourachent facilement, n’est-ce pas ? *rires* Moi, je vous le dis, ce sont des polyamoureux refoulés ! Bref, les deux vont se rapprocher et Hermès va veiller sur elle, sans qu’elle en soit consciente tout d’abord (sous sa fausse identité d’Héron), puis en s’affichant publiquement en tant que tel (sous la passion de l’instant). Il lui ouvre une nouvelle porte de sortie : devenir hétaïre et endormir tous les prétendants qui oseront lui demander des services d’ordre sexuel si elle le désire (nous sommes filous ou nous ne le sommes pas). Coeos écarté, Nyssa peut donc rétablir sa citoyenneté (avec l’aide du dieu derrière, toujours), rénover sa maison, se recréer une bonne situation et enfin commencer à voir la lumière au bout du tunnel. Elle accueille la divinité dans son lit, ce qui nous fait des chocapics (le vrai Héron incoming).

Après la naissance d’Héron, Hermès peut de moins en moins se permettre de revoir Nyssa, très occupé par ses affaires divines (est-ce que Zeus aurait flairé son manque d’intérêt soudain pour ses pairs ? Allez savoir ! Zeus est un peu fâché avec les mortels et interdit aux dieux de trop fricoter avec eux, faut dire que ça a amené pas mal de merdasse dans le passé : la guerre de Troie – et la célèbre friction Zeus/Arès qui a conduit au déshéritage de ce dernier -, Ixion – et sa tentative de viol d’Héra -, Tantale et Lycaon – qui tous deux abusèrent de la crédulité et de la compassion des dieux -, etc.). Héron atteint environ l’âge d’un an lorsque les ennuis frappent à nouveau à la porte de sa maman : Coeos, profitant de l’absence prolongée d’Hermès (et se fichant comme d’une guigne des conséquences, comme s’il allait passer au travers des mailles du filet) revient chercher des noises à Nyssa. Puisqu’elle refuse de lui revenir, elle ne sera plus à personne ! La jeune femme cache son bébé et part courageusement affronter la bande de brigands. Malheureusement pour elle, elle ne fait pas le poids et finit étranglée par son bourreau.

Hermès, trop distrait par ses affaires en cours, n’y a pas prêté attention jusqu’à ce que la mort de Nyssa le frappe de plein fouet (il est alors toujours Hermès psychopompe, le recueilleur d’âmes). Cela lui fait un choc tel qu’il abandonne tout, toutes affaires cessantes, pour se précipiter dans la maison de sa belle et découvrir le corps sans vie de celle-ci dans la cour, et la bande de brigands auprès du bébé. Soit Zeus intervient à sa manière, soit Hermès refuse de se le mettre à dos (il est très dévoué à son père depuis qu’il est tout petit), mais Hermès n’intervient pas sauf… pour assurer la survie du nourrisson en se promettant de contourner les règles du roi des dieux. Entretemps, il emmène l’esprit de Nyssa aux Enfers et s’assure de ne plus la perdre en entrant dans les bonnes grâces d’Hadès ; son amante deviendra donc la dame de compagnie de Makaria, la fille du seigneur des morts.

Hermès attend donc que l’enfant atteigne l’âge de sept ans, soit l’âge à lequel il quitte officiellement les jupons de sa mère (en théorie) pour rejoindre la vie active de futur citoyen. Héron a déjà pu apprendre à la dure quelques tours de vol à la tire et se montre assez doué (en même temps, vu l’ascendant… :D). Hermès intervient donc pour briser ses chaînes d’esclave et l’emmener vers le sud-ouest, du côté d’Olympie, où se trouve le centaure Chiron, formateur et précepteur de tous les apprentis héros. C’est ainsi que la formation d’Héron peut commencer.

Hermès ne s’arrêtera cependant pas là. En effet, il compte bien renverser la vapeur à sa manière toute filouteuse et briser complètement la règle interdisant à un parent divin de soutenir plus « physiquement » amant(e)s et enfants, que cela plaise ou non à Zeus, mais surtout à sa chère et tendre (non) belle-mère Héra ! Et pour ce faire, il compte jouer sur la corde sensible Zacharias (fils de Zeus et d’une femme hébreue réfugiée en bordure d’Athènes). Le début de la fin, donc.

***

Au départ, il s’agissait d’un bon gros premier jet de 55.000 sec (signes espaces comprises) grosso modo. Puis, avec les retours bêta-lecteurs de Cocyclics et ma propre appréciation du texte, je me suis rendu compte que ce premier jet ne me satisfaisait pas, mais alors là pas du tout. J’ai donc commencé une réécriture intégrale, tout en réaménageant les points-clefs et en tenant compte des remarques effectuées en amont par mes bêta-lecteurs. Je suis dessus depuis environ deux bonnes semaines, je dirais.

Je dois en avoir refait un bon tiers (quasiment fini la septième page sur…vingt-et-une maintenant, alors que la nouvelle n’en comptait que seize au départ), donc ça avance bien. Les signes ont explosé et sont passés à 68.000 et des poussières. Cela ne devrait pas tarder à encore augmenter *rires*. Je pense que j’en ai encore pour un bon moment.

Curieusement, je n’ai pas de souci particulier de réécriture (à part le processus qui est très long), ça coule comme de l’eau, contrairement à d’habitude. Je bute parfois à certains moments, mais rien de vraiment insurmontable. J’espère réussir à entamer et clôturer la scène de l’Agora cette semaine (on croise les doigts !) et enchaîner sur le premier repas Nyssa/Hermès. À voir donc !

Je me tâte à réécrire Une entente inattendue avec la nouvelle mouture ensuite. Nous verrons bien 😀

Je vous dis à la prochaine pour la suite des aventures d’Héron, Alessia et Zacharias (mon Dieu, comme me relire est insurmontable *rires* Vivement la réécriture).

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Une entente inattendue – 6/ Zacharias

Courant dans les broussailles, Zacharias et Nita créaient leur propre chemin jusqu’au camp adverse. Lorsque tout le dortoir des Zeus partis en reconnaissance était tombé sur cinq Apollon ahuris cachés par un regroupement de bouleaux, ça avait été leur fête. Ils les avaient fait prisonniers et avaient posté des gardes pour les surveiller, ce serait un répit de plus pour leur équipe et les Poséidon en bas qui peinaient à maintenir la cadence, d’après ce que pouvait en entendre Zacharias. Et ainsi, petit à petit, au fil de leurs rencontres impromptues, le groupe entier s’était émietté pour ne plus laisser que le duo improbable de l’élève Zacharias et de son mentor attitré Nita, courant de concert jusqu’à l’étendard ennemi.

Faut qu’on réussisse, lui soufflait une petite voix avec de plus en plus d’empressement. Parce que s’ils ne parvenaient pas à capturer l’étendard et à le rapporter dans leur camp au plus vite, ce serait le leur qui serait emporté. C’était une question de temps et ils en avaient peu à leur disposition.

Ils arrivèrent enfin en vue de l’étendard rouge des Arès. Comme de juste, il représentait un énorme sanglier surmonté d’une lance et d’une épée entrecroisés. C’était eux qui avaient remporté la dernière partie de Capture-l’Étendard, et c’était toujours compliqué de leur disputer la victoire. Ils étaient bravaches, durs au combat, insoumis et le mot « défaite » ne faisait pas partie de leur vocabulaire. Ou très rarement.

Nita agrippa brutalement son petit frère par l’épaule tout en lui montrant quelque chose du doigt.

— Là, chuchota-t-elle avec une pointe d’alerte dans la voix.

Zacharias tendit le cou et aperçut une fille de Déméter près de l’étendard qui, heureusement, leur tournait le dos. Il fronça néanmoins les sourcils. Les Déméter faisaient surgir de la végétation de n’importe quel sol terreux, qu’elle soit inoffensive ou agressive. Ce qui signifiait que la forêt était un peu leur terrain de jeu, et que la défense serait très difficile à passer.

— On n’y arrivera pas à deux, marmonna Nita d’une voix soucieuse et dont le front s’était fortement plissé.

Près. Ils étaient si près du but. Et ils allaient devoir abandonner.

Zacharias la vit grincer des dents devant la défaite. Abandonner après tout ce chemin parcouru et les sacrifices de leurs compagnons ? Pas question. Ils ne pouvaient pas abandonner maintenant.

Il avisa l’arbre qui leur servait de refuge et tenta tant bien que mal de faire marcher sa cervelle. Est-ce que son talent particulier pourrait leur être d’une quelconque utilité ?

Nita lui jeta un drôle de coup d’œil en remarquant son regard étrange.

— Tu as une idée en tête ?

— Je vais… avoir besoin d’une diversion, lui répondit-il, tout penaud.

— Fais attention, d’accord ?

Il eut à peine le temps de hocher la tête pour marquer son assentiment que Nita était déjà partie de l’autre côté de la clairière pour ameuter la fille de Déméter. Qui mordit très rapidement à l’hameçon. Zacharias en profita pour apposer ses deux mains au bas du tronc et l’agripper avec force. L’arbre fut déraciné sans aucun effort, ou presque. On aurait dit un énorme cure-dents dans ses mains. Le fils de Zeus le soupesa un instant puis l’arma comme un javelot et le lança à toute force dans la clairière.

Nita, qui avait vu le coup venir, fit un bond en arrière pour se mettre hors de portée de l’arbre qui dévalait dans sa direction et celle de son assaillante qui abandonna ses charmes naturels lorsque l’arbre fut à deux doigts de lui frôler le bout du nez d’une branche, voire de lui arracher la tête. Elle poussa un hurlement terrifiant, mais Nita lui cloua rapidement le bec d’une bourrade en pleine tête.

Sans prêter attention à l’affrontement ou à d’éventuels autres gardes, Zacharias avait foncé sans réfléchir au beau milieu de la clairière, avait empoigné la hampe de l’étendard et avait détalé à toutes jambes, sa sœur sur ses talons afin de couvrir ses arrières. Ils empruntèrent le même chemin qu’à l’allée, plus sécuritaire qu’un autre moins sûr, et filèrent comme le vent qui sifflait délicieusement à leurs oreilles.

Allez, allez… Plus que dent cent mètres.

Cent.

Dix.

Un héros à crinière rouge lui barra brusquement le chemin. Fils d’Arès ? D’Apollon ? De Déméter ? D’Aphrodite ? Aucune importance.

Parce que l’importun se ramassa la hampe de l’étendard que tenait Zacharias sur le coin du nez avec la force d’un bœuf et que ça aurait assommé n’importe qui de normal.

Le fils de Zeus franchit les limites de leur territoire de jeu, rejoignit le cours d’eau et agita son étendard capturé à bout de bras en signe de victoire.

— ON A GAGNÉ ! claironna-t-il ainsi dans toute la forêt, repris en écho par ses compagnons de bataille.

Des clameurs de victoire résonnèrent et les affrontements cessèrent brusquement. Les vainqueurs poussaient de grands cris surexcités et se tapaient dans le dos, les vaincus grommelaient dans leur barbe en ramassant péniblement leurs affaires.

Chiron rejoignit les deux équipes au grand galop alors que les deux camps se rassemblaient avec leurs étendards respectifs, les nymphes chargèrent les quelques blessés graves sur des brancards pour les emporter à l’infirmerie avec le secours des Apollon qui préféraient se changer les idées à l’idée de la défaite.

— L’équipe bleue l’emporte, confirma Chiron avec cette lueur pétillante d’excitation dans ses yeux qui clamait à tous sa fierté envers ses disciples. Et l’étendard passe aux enfants de Zeus. Félicitations.

L’étendard changea alors de couleur et de symbole : le rouge se changea en gris clair et un aigle imposant, ailes écartées, vint remplacer le sanglier armé des Arès. L’oiseau tenait un éclair de foudre zigzaguant entre ses serres.

Zacharias ne put pas vraiment empêcher le sourire idiot qui ne demandait qu’à sortir de s’épancher de ses lèvres. Il avait enfin réussi quelque chose dont il pouvait être fier.

La joie du jeune homme fut de courte durée. Presque aussi courte que sa durée de vie qui allait en prendre un sacré coup ce soir-là. Parce que c’est un Oizès passablement furibard qui coinça l’adolescent et l’épingla dans le couloir du dortoir des Zeus, avec une lueur démente dans le regard et des dents blanches qui seraient presque passés pour des crocs du point de vue du gamin.

— Toi, morveux, tu vas déguster pour tout à l’heure !

Zacharias était tétanisé par la peur. Quoi faire ? Que dire ? Quoi penser ? Devait-il régler ses comptes par la force brute ? Ce serait facile. Si facile. Il n’aurait qu’à esquisser une pichenette et…

Tu ne tueras point. Tends l’autre joue.

Il se répéta mentalement ces deux phrases, encore et encore dans sa tête, serra fort ses mâchoires et grinça des dents. La violence n’était pas une solution. Les situations de conflit pouvaient se régler de manière pacifique et avec diplomatie.

Bon, d’accord, il n’avait pas tellement usé de diplomatie tout à l’heure face à l’assaillant qui lui avait barré la route dans la forêt mais… mais… on était dans le feu de l’action ! Et puis… et puis c’était différent ! Parfaitement.

Pardonne-moi néanmoins d’avoir fait usage de violence, si Tu existes, pria-t-il en silence pour apaiser sa conscience.

— Euhm… écoute, Oizès, on peut sûrement discuter calmement… ?

— Ta gueule ! l’interrompit directement le fou furieux, peu conciliant.

Bon ben, c’était pas gagné gagné.

Zacharias commençait à avoir de sérieux doutes sur ce fameux Dieu unique depuis qu’il était arrivé dans ce camp de demi-dieux, à vrai dire. Surtout en apprenant qu’il n’y avait pas qu’un seul Dieu mais trouzemille, dont principalement douze vraiment importants à retenir si on ne voulait pas finir en menu sauce Tartare. Dont le dieu le plus important qui l’avait revendiqué à son arrivée : celui à l’aigle royal enserrant un éclair entre ses serres. LE dieu ultime : Zeus, Dia, Jupiter, le Père de tous, le Protecteur, Celui qui lance la foudre et autres surnoms tous plus alambiqués les uns que les autres. Encore maintenant, il avait du mal à en croire ses oreilles et à se faire une raison.

Fils de Zeus.

Zeus.

Il était le fils de Zeus.

À partir de cette révélation, Zacharias avait senti le lourd poids du regard des autres sur ses épaules ; ils s’attendaient tous à voir émerger un chef, un leader charismatique qui saurait toujours les guider et vers qui se tourner en cas de besoin. La vérité, c’était que le garçon ne serait jamais prêt à assumer ce genre de rôle. Il détestait par-dessus tout être mis au-devant de la scène, ou commander. Il était suiveur, et non meneur. C’était comme ça.

On ne peut pas gagner à tous les coups, Père, fut la seule pensée cohérente qui émergea de son cerveau alors que le poing écrasant d’Oizès s’écrasait en plein milieu de son visage. Sa tête heurta le mur de pierre contre lequel son bourreau l’avait plaqué. Sauf qu’il ne s’arrêta pas là : Oizès roua la larve molle qui lui servait de demi-frère de coups pour lui apprendre à défier son autorité. Au temps pour la diplomatie et le pacifisme.

Zacharias s’affala à terre, tout juste conscient de son environnement et ne remarqua qu’à peine que son bourreau en avait terminé avec lui. Une fois assuré de son seul œil valide que son bourreau n’était plus dans les parages, il s’appuya contre le mur pour se redresser péniblement et marcha à clopin-clopant en direction de la chambre de Nita, à l’étage du dessous. Si Oizès avait eu la « gentillesse » de venir lui régler son compte, peut-être qu’il avait également touché à Nita ? L’inquiétude se saisit et lui procura une montée d’adrénaline bienvenue qui lui permit de se hâter dans le couloir, puis l’escalier jusqu’à la chambre de son mentor.

Il frappa plusieurs fois à la porte.

Qui sortit de ses gonds et s’écrasa au sol dans un bruit sourd en se brisant en mille morceaux.

Et merde…

Dans son état de panique actuel, Zacharias avait oublié de faire attention à son « talent » particulier, qu’il appelait plutôt une malédiction. Le gamin avait en effet une force de titan qu’il ne contrôlait pas vraiment, ce qui causait toutes sortes de problèmes plus ou moins gênants. Là, un arbre déraciné parce qu’il n’avait pas regardé devant lui et l’avait percuté sans le faire exprès, arbre qui se faisait une joie de lui expliquer l’effet domino avec ses compères arbres. Ici, une colonne qu’il avait frappée de colère et qui n’avait pas fait le poids, faisant s’effondrer tout le colisée miniature du camp. Ou bien un bras cassé net alors qu’il l’avait simplement empoigné un peu trop fort… Bref, la poisse.

Ses inquiétudes se trouvèrent confirmées quand il vit Nita au sol, inerte. Il s’approcha vivement, voulut tâter son pouls mais se retint ; dans son état, il ne parviendrait qu’à aggraver les choses. Il passa prudemment deux doigts au niveau du nez et constata avec soulagement qu’un souffle chaud s’y pressait, quoique faible. Et pour cause ! Le corps de son aînée était couvert d’ecchymoses et elle était recroquevillée en position fœtale. Inutile de se demander qui était passé par là, tiens !

Pour une fois, ce qui est rare !, Zacharias évita de réfléchir et fit basculer le corps de la jeune fille sur ses épaules pour s’offrir le luxe de l’infirmerie. Elle avait besoin de soins urgents. Lui aussi, mais surtout elle. Autant ne pas laisser ce petit con croire qu’il en avait au moins tué un.

Conséquence de son « talent » ou non, Nita ne pesait pas plus lourd qu’une plume, ce qui l’arrangeait bien. Ses jambes n’auraient pas tenu un poids trop important, déjà qu’elles le portaient à peine !

Ton prochain, tu aideras, se répéta-t-il machinalement dans sa tête tout le long du chemin qui menait à l’infirmerie.

Il ne flancherait pas. Non, jamais.

Pas quand quelqu’un avait besoin de lui.

Zacharias ne remarqua pas l’aura dorée qui l’avait enveloppée, le regard fixe sur le but de sa quête personnelle : l’infirmerie.

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Une entente inattendue – 5/ Alessia

C’était l’anarchie. L’Armageddon totale. L’Apocalypse. Le Jugement Dernier pour les chrétiens ou une nouvelle guerre entre deux dieux grecs, ce qui était du pareil au même. Péléos courait dans tous les sens pour assurer son soutien au plus jeune. Alessia se battait en première ligne du cours d’eau et ne voyait déjà plus rien. Tout autour d’elle n’était qu’explosion d’eau, vol de gouttelettes et passage de ces mêmes gouttelettes à l’état gazeux. Avec toute l’eau qu’Ouranos allait engloutir aujourd’hui, il pleuvrait très certainement le soir même.

Alessia dégagea la mèche mouillée qui lui barrait son champ de vision et fronça les yeux pour tenter d’apercevoir quelque chose dans tout ce capharnaüm. Leurs défenses avaient été prises d’assaut en quelque secondes abominables. Tout d’abord, il y avait eu près d’une vingtaine de flèches tirées par des Apollon qui avaient fondu sur eux et dispersés les moins expérimentés d’entre eux. Péléos avait dû se faire violence pour ramener de l’ordre dans les rangs. Heureusement qu’ils avaient eu des boucliers pour ne pas se faire transpercer !

Le problème, c’est que la tirade de flèches n’avait pour principal but que de faire diversion. La terre molle qui bordait la rive sud du cours d’eau s’était transformée en vase molle et une attaque surprise des Déméter les avait mis à genoux. Des ronces s’étaient mises à pousser des deux côtés de la rive et avaient emprisonné ceux qui avaient été trop lents pour dégainer leurs épées et découper les plantes en rondelles. Le problème, c’est qu’elles revenaient en force. Coupez une tête, trois autres repoussaient ! Bon, d’accord, ça n’était censé concerner que l’hydre de Lerne, mais c’était du pareil au même, non ? Non ?

Puis, il y avait eu la charge brute des Arès qui avaient bien préparé leur coup. D’accord, Arès n’avait pas la réputation d’être le dieu le plus intelligent du monde, surtout quand on le comparait à Athéna, mais en terme de batailles, c’était tout de même un redoutable stratège. Un stratège qui usait les nerfs et vous les mettait en pelote, comme maintenant. Aussi, c’est avec surprise et les yeux ronds qu’Alessia avait levé son épée – pur réflexe instinctifs – pour éviter l’estocade d’Enyalos, fils d’Arès, dont les yeux brillaient d’une aura guerrière meurtrière. Enyalos était bâti comme un lutteur de Pancrace, comme tout bon fils d’Arès qui se respecte, et n’eut aucun mal à balayer la nageuse aérodynamique qu’était Alessia d’un revers du poignet. La fille de Poséidon était agile et rapide en terrain marin, pas en terrain terrestre et accidenté. Aussi, elle vola contre un arbre et vit trente-six chandelles.

— Allez ! beugla Enyalos pour couvrir le vacarme ambiant. Pas de prisonniers ! On les met hors d’état de combattre et on fonce sur l’étendard. Il est à nous !

Il avait une voix chaude comme la braise, charismatique comme un commandant de guerre et il n’était pas vilain à regarder malgré sa cicatrice qui formait un arc édenté du lobe de son oreille jusqu’à son nez, se disait une Alessia dans le brouillard. Et puis, ils avaient à peu près le même âge. Mais, pour l’heure, il n’était pas temps de soupirer après un potentiel amant. C’était un ennemi à abattre. Un ennemi… qui avait un pied dans le ruisseau juste devant elle.

Alessia se força à se relever, essuya le filet de sang qui coulait de ses lèvres – non seulement, il avait l’allure d’un lutteur mais il en avait la force, le bougre ! – et se remit péniblement en station debout. Elle étendit les mains devant elle et pria silencieusement son père de l’aider dans ce moment critique.

— Ruisseau, écoute-moi, obéis-moi ! Il ne doit pas passer ! Aucun casque rouge ne doit franchir tes limites !

Elle avait la voix rauque et douloureusement fatiguée, décidément cette leçon de vol improvisée ne lui avait pas fait de bien. Mais le cours d’eau se plia agréablement à sa demande. Il rugit tout à coup et projeta une énorme trombe d’eau sur Enyalos pour l’envoyer valdinguer sur la rive opposée, trombe d’eau qui se propagea sur toute la longueur du ruisseau et écarta les autres assaillants. Les frères et sœurs d’Alessia lui jetèrent un coup d’œil impressionné avant de joindre leurs voix à la sienne afin de renforcer le mur d’eau. Ils ne passeront pas !

Péléos s’approcha d’elle et lui posa la main sur l’épaule, plus inquiet qu’impressionné.

— Ça va ? lui demanda-t-il d’une voix anxieuse.

Cette question banale en apparence permit à Alessia de se rendre compte de son état : elle s’était mordue la lèvre inférieure durant le vol, d’où le filet de sang qui continuait de couler à son menton, elle était percluse de courbatures, couverte de sueur et de poussière, et elle haletait comme si elle avait couru d’Athènes à Marathon sans s’arrêter. Ses jambes flageolèrent et se dérobèrent sous elle, heureusement son grand frère la rattrapa par les aisselles et l’allongea près de l’arbre qui lui avait servi de piste d’atterrissage. Douce ironie.

— Repose-toi un coup, je prends le relais.

Ben tiens, voilà qu’il se la jouait preux héros venu sauver la pauvre demoiselle en détresse qu’elle était. Pathétique. Alessia ravala sa salive et darda des yeux courroucés sur son aîné qui était déjà reparti au cœur de la bataille sans prendre en compte les foudres de sa cadette. Tant pis. Elle tenta de se relever mais ne fit que réveiller d’autres douleurs dans son dos. L’adrénaline était en train de se dissiper, manque de bol. Bon, d’accord, elle allait souffler un peu. Juste un peu. Juste un petit peu. Et ensuite, elle allait leur foutre une raclée monumentale à tous, les fils d’Arès comme Péléos ! Non mais ! Pour leur montrer qu’elle était loin de l’archétype de la frêle et délicate demoiselle en détresse grecque qui n’attendait qu’on la sauve au lieu de réfléchir par elle-même et de se sauver toute seule.

L’apprenti héroïne aperçut Péléos croiser le fer avec Enyalos qui avait bondi contre toute attente à travers le mur d’eau. Ils étaient presque épaule contre épaule, nez contre nez, et leurs lames s’entrechoquèrent en grinçant. Elle surprit une lueur fiévreuse dans le regard du fils d’Arès, et un fin rictus étirer ses lèvres et sa cicatrice ; il prenait plaisir à ce qu’on lui résiste un peu. Comme tout fils du dieu de la guerre, Enyalos ne s’amusait vraiment qu’au plein cœur d’une bataille ou d’un combat. Dès qu’on avait un service à leur demander, il valait mieux préparer son bras et ses poignets pour un bras de fer, ou avoir la tête dure – un coup de boule était tellement salutaire, parfois ! – car rien ne se marchandait sans un tour de force ou une bonne paire de baffes. C’était souvent singulièrement agaçant, surtout quand il s’agissait juste de demander une arme de rechange pour un entraînement, ou à veiller à ne pas laisser la lunette des latrines levée. Bon, d’accord, le dernier point était certes très franchement exagéré. Si la lunette des latrines était levée, ça ne pouvait pas être dû aux Arès. Trop disciplinés pour ça. Mais ils possédaient un arsenal d’armes qui en auraient fait pâlir plus d’un au camp, de jalousie comme d’ébahissement.

Le seul bémol, c’était qu’il n’y avait plus de forgeron au camp pour affûter tout ça. « Plus » car la seule fille d’Héphaïstos qui se trouvait dans le camp était partie sans laisser de trace de façon mystérieuse quelques mois plus tôt. On racontait qu’elle avait dû se faire manger par un monstre lors d’une quête top secrète, et on changeait de sujet. Personne ne la connaissait vraiment, au camp, en fait, songea Alessia. Lauréa était trop solitaire et taciturne pour se mêler aux autres, et elle s’arrangeait toujours pour sécher les cours et les entraînements. Bon… on ne pouvait pas vraiment lui en vouloir, les cours théoriques étaient plutôt assommants. Et certains entraînements barbants… Il n’empêche qu’ils avaient perdu une forgeronne et que leurs armes n’étaient plus ce qu’elles étaient avant son départ.

Tu pars en digression, ma fille, songea-t-elle pour elle-même. Et si elle partait en digression philosophique, c’était que ses sens revenaient peu à peu à elle. Et ça n’était pas plus mal car la lutte entre Péléos et Enyalos était inégale au possible. Elle ne doutait pas de la dextérité de son frère au combat, mais il peinait à suivre les bottes, feintes et autres parades de son adversaire qui attaquait, contre-attaquait sans relâche, sans lui laisser de répit. La sueur gouttait du front du fils de Poséidon qui gardait une posture défensive dans l’attente d’une faille.

Enfin, il parut la trouver !

Il balaya le sol de son épée pour faucher les jambes du fils d’Arès qui ne vit pas le coup venir et s’affala au sol, vaincu. En apparence seulement. D’un coup de pied bien placé dans le ventre de son adversaire, Enyalos le fit reculer et reprit l’avantage. Il lui enfonça la garde de son glaive dans la nuque et Péléos s’affala au sol, sonné, puis siffla entre ses doigts. Ses frères et sœurs forcèrent le mur d’eau, certains passèrent le barrage affaibli et partirent affronter les enfants de Poséidon encore debout.

Une autre volée de flèches fusa depuis l’autre côté de la rive. Les Apollon repartaient à l’attaque, bien cachés en surplomb. Les Poséidon levèrent leurs boucliers tout en parant les attaques des Arès, mais ils ne tiendraient pas longtemps l’attaque conjointe. Il fallait riposter.

Il fallait absolument riposter.

Ou tout serait perdu pour l’équipe bleue.

Le sang d’Alessia ne fit qu’un tour. La défaite ? Pas question, se morigéna-t-elle en se remettant debout et en empoignant la garde d’une épée abandonnée. Par Poséidon, ce qu’elle pouvait haïr les épées ! Pas le choix.

Sans réfléchir, elle se précipita sur le meneur du groupe en hurlant comme une possédée.

Enyalos se retourna vers elle, surpris par son audace. Ses yeux verts s’agrandirent de stupéfaction alors que la jeune fille lui fonçait dessus.

Il fut trop lent à réagir.

Alessia lui abattit la garde de son épée sur le nez et lui fourra un coup de poing bien senti sur la joue de l’autre. Aux corbeaux, le protocole de combat ! Dans une vraie guerre, tout était permis, hein ? Hein ?

Enyalos s’affala par terre pour la seconde fois en vingt minutes de temps en portant les mains sur son nez meurtri et, espérait-il, non cassé. Alessia brandit la lame de son épée en travers de sa gorge, vindicative, avec une drôle de lueur dans ses yeux bleus qui lui donnait l’air d’une sauvageonne échappée de la bouche du Tartare. Pendant un instant, un long instant, le fils d’Arès et la fille de Poséidon s’observèrent en chien de faïence. Lui la toisait d’un regard furieux – se faire battre par une fille, quelle humiliation délicieuse ! Bien fait ! – et elle de cette lueur guerrière si particulière que les héros prenaient en plein cœur d’une bataille.

Un bouclier envoyé comme un boomerang lui arracha l’épée des mains, et Alessia parut brutalement la femme la plus démunie au monde. Ce qui ne manqua pas d’arracher un sourire victorieux sur le visage couturé d’Enyalos. Maintenant que les rôles étaient inversés…

— J’invoque le droit de pourparlers ? plaida timidement la fille de Poséidon déconfite.

— Va aux corbeaux, fille de la mer, répondit la voix chaude et caverneuse.

Ce qui équivalait grosso modo à « Va te faire foutre » en grec. Bon, il avait beau avoir employé le pire juron du monde, ou presque, il était quand même sacrément craquant. Et elle avait cru déceler une pointe d’amusement doux dans sa voix. Un fils d’Arès, doux ? Voilà qu’elle divaguait encore, ma parole !

Il lui faucha les jambes d’un coup de pied et se jeta sur elle. Ils roulèrent dans la poussière alors qu’Alessia tentait de se rappeler de ses derniers entraînements de lutte, et à utiliser le poids du guerrier contre lui-même pour en tirer avantage, et qu’Enyalos tentait de la neutraliser tant bien que mal. Quelques coups de poings et de pied furent échangés dans la mêlée où l’on ne discernait plus grand-chose.

Et tout devint Chaos.

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Une entente inattendue – 4/ Héron

Waow ! C’est qu’elle avait du répondant, la fille de Zeus ! Héron fixait bouche bée le corps inerte à terre. Heureusement, le gars respirait encore mais il en avait pour un moment à récupérer. Soudain, le fils d’Hermès eut une idée lumineuse et se mit à traîner le corps énorme d’Oizès à travers la clairière, sous le regard ébahi des autres pensionnaires.

— Mais enfin qu’est-ce que tu fais ? lui demandèrent quelques fils de Poséidon, ainsi que ses deux sœurs, et deux ou trois fils de Zeus.

— Je nous fabrique un épouvantail à corbeaux, leur répondit-il.

— Hein ?

Personne ne comprit où il avait voulu en venir, bien évidemment. Héron, toutefois, poursuivait son idée. Il assit leur compagnon assommé contre l’étendard dans une position de garde, lui enfila un bouclier pour protéger son buste, ses hanches et ses jambes repliées, le coiffa de son casque qu’il baissa légèrement afin qu’il couvre ses yeux fermés et ses hématomes naissants, et lui fit empoigner son épée sortie de son fourreau. Le résultat faisait qu’on avait l’impression d’un garde prêt à vous sauter dessus au moindre bruissement de feuilles, et aussi d’un soldat en attente du combat à venir. Il découragerait probablement une attaque trop frontale.

— Tu trouves qu’il ressemble à un… épouvantail ? demanda timidement Zacharias qui n’avait toujours pas compris.

— Ouaip !

— J’ai compris ! s’exclama Raina, la plus petite des Hermès.

Tout le monde se tourna vers elle en attente de l’explication.

— C’est un « épouvantail » car il va servir à effrayer nos assaillants et à les décourager de procéder à une attaque trop directe, expliqua la petiote. Dans cette position, on ne le croirait pas inconscient et donc ils s’attendront à un guerrier en pleine possession de ses moyens.

— Pas bête, conclurent certains.

Le torse d’Héron se bomba de fierté et il se mit à ricaner doucement. Enfin, les trois groupes se séparèrent lorsque le signal du jeu démarra les hostilités. Les Poséidon s’enfoncèrent dans la forêt à la recherche des cours d’eau qui leur serviraient de postes frontaliers, et les Zeus se perdirent également dans les broussailles, en quête de l’étendard adverse et, surtout, du bon moment pour frapper et ravir la victoire. Héron laissa ses deux sœurs organiser la défense près de leur propre étendard et partit en reconnaissance du terrain.

Ce dernier était vraiment à leur désavantage : il était situé en contrebas dans une sorte de petite vallée entourée d’une vallée forestière montante ou d’à-pics rocheux. Héron préféra donc patrouiller dans les hauteurs, où il se sentait d’ailleurs le plus à l’aise, pour prévenir toute attaque. Ne voyant rien venir au bout de plusieurs minutes, il se percha dans un arbre et attendit un peu plus d’animation.

Bientôt, des cris perdus dans le lointain attirèrent son attention. Il tendit l’oreille et se pencha en avant. Il aperçut bientôt la crinière d’un casque rouge, puis deux autres dans son sillage. Sur l’armure, il aperçut un emblème de lance et de sanglier. Des fils d’Arès… Son sang ne fit qu’un tour. Héron bondit sur une branche voisine, puis se laissa tomber sur ses adversaires comme une masse. Il empoigna son bouclier et donna un bon coup en avant. L’un des guerriers, qui n’avait pas vu l’attaque venir, se le prit dans le nez et s’effondra. L’autre se redressa pour dégager l’importun de son dos et parvenir à se relever complètement pour l’affronter, et le troisième brandissait son épée vers lui. Héron joua avec ce dernier un moment, s’amusa de ses incertitudes alors qu’il parait, virait, ricochait, feintait, repartait à l’attaque sans pause, déstabilisant l’adversaire. Enfin, le fer de la lame adverse heurta le sol pour son bon plaisir et le fils d’Arès leva prestement les mains en signe de reddition.

— On dirait que t’es à moi, fanfaronna le fils d’Hermès. Ben alors, et votre bravitude guerrière, elle est où ?

Une autre lame lui heurta les côtes et il se raidit soudain. Merde ! Il avait oublié le dernier. Le troisième fils d’Arès, un brin écrasé, avait profité de l’inattention générale pour prendre son adversaire à revers et lui plaquer sa lame dans les côtes. Le guerrier aux mains levées sourit férocement.

— À malin, malin et demi, on dirait, se moqua-t-il vertement. Ligotez-le, on pourra toujours faire pression avec un prisonnier de notre côté.

Héron fronça nettement les sourcils. C’était pas prévu au programme ça. Les fils d’Arès lui ligotèrent les mains et l’entraînèrent à leur suite, en direction du camp ennemi. Le fils d’Hermès rouspéta tout du long pour leur plus grand amusement. Ils évitèrent précautionneusement les voies d’eau où l’on entendit le fracas des épées et des éclats d’eau incessants, et s’engagèrent sur le sentier de promenade qui traversait un bosquet de fleurs des bois. Leur senteur était lourde, entêtante, si prégnante que les fils du dieu de la guerre se sentirent tout à coup très mal et s’effondrèrent. Héron s’apprêtait à s’effondrer à son tour lorsque deux bras le saisirent sous les aisselles et l’entraînèrent hors du bosquet en courant à toutes jambes.

Hébété, Héron cligna plusieurs fois des yeux sur son ravisseur… ou son sauveur, au choix.

— Ami… ou… ennemi ? demanda-t-il d’une voix pâteuse.

Son interlocuteur réprima un long bâillement qui donna envie à Héron de se rouler en boule et de dormir, mais il se retint de justesse. Les deux compères ne s’arrêtèrent qu’une fois près de l’étendard, à l’abri.

— Par tous les dieux de l’Olympe réunis, s’exclama Irina, comme soulagée. Vous avez pu venir finalement ?

— Seulement moi, je me sacrifie, bougonna le type en sortant une grande fleur rouge vif toute fripée de sa besace et en l’épinglant dans ses cheveux courts.

Une fleur rouge… ? Héron détailla davantage le type qu’il ne semblait pas avoir déjà vu auparavant. Il était grand, dégingandé, mince, son chiton était fripé comme s’il sortait à peine de son lit – ce qui plut tout de suite à Héron, en fait – et ses cheveux noirs étaient encore emmêlés. La fleur se retrouvait sur le dessin de la fibule que portait le gars pour maintenir son chiton aux épaules. Un emblème de fleur…

Héron sentit qu’on libérait ses mains derrière mais fut trop hébété pour que l’information arrive complètement à son cerveau. Il était troublé par la fleur et tentait de faire le rapprochement avec quelque chose qu’il aurait dû savoir, qui se trouvait là, quelque part, sous la brume de ses souvenirs et qui lui échappait sans cesse…

— On dirait qu’Héron est dans le brouillard, lui reprocha Irina. C’est à cause des fleurs de pavot ?

— On dirait…, répondit le gars à l’emblème de fleur. Il en a inhalé dans le bosquet, mais ça devrait se dissiper. D’ici quelques heures, tout au plus.

— Sthélios, l’appela Raïa, la plus jeune des Hermès. Tu peux continuer à garder le bosquet entre les deux cours d’eau ? Tu serais d’une aide précieuse.

— Oui, oui, j’y vais, marmonna-t-il avant de s’enfoncer dans la forêt pour garder le bosquet aux fleurs entêtantes. Mais vous me devrez une fleur de retour !

La plaisanterie tira un sourire sur le visage des deux petites qui s’échangèrent un regard pétillant d’amusement.

— C’est qui, lui ? demanda Héron d’une voix toujours aussi pâteuse.

Irina lui tapota les joues dans l’espoir vain de le faire émerger plus vite de son brouillard. C’était pas le moment de flancher, oh non ! Ils avaient un jeu à gagner et ils auraient besoin de toutes les armes disponibles.

— Le chef du dortoir des Hypnos, lui répondit-elle. Sthélios. Il est de notre côté.

— Ah… ok, fut la seule réponse cohérente que parvint à émettre le grand frère avant de céder à l’impulsion impérieuse du brouillard des fleurs de pavot.

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